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Lettres inédites de Fauche Borel, par M. Eug. Mottaz (Livraisons de juin et juillet 1899). – Ce sont trois lettres adressées en 1803 et 1804 au sénateur Perregaux par le célèbre agent des Bourbons, alors détenu à Paris dans les prisons de la Force puis du Temple. M. Mottaz profite de cette publication pour retracer brièvement la vie si mouvementée de Fauche-Borel.

L'affaire de Thierrens, d'après des documents inédits, par M. Mortaz (Livraisons d'août à décembre 1899). – Le professeur vaudois cherche, dans cette série d'articles, à jeter un peu de lumière sur une mystérieuse affaire dont la légende s'est emparée.

Dans la nuit du 25 au 26 janvier 1798, un parlementaire du général français Menard s'en allait, de Moudon à Yverdon, porter un ultimatum au général de Weiss, chargé par LL. EE. de Berne, de la défense du pays de Vaud. En suite d'une altercation survenue entre les hommes de son escorte et des habitants du village de Thierrens, deux hussards français furent tués. L'aide de camp rebroussa chemin et, le 28 janvier, les troupes du général Ménard entraient dans le pays de Vaud. Ce fut le prétexte de l'invasion de la Suisse par les armées du Directoire. Le général Ménard fit peser toute la responsabilité de l'événement sur le général de Weiss. Par contre, dans son Histoire des guerres de la Révolution, Jomini dit qu'on altribua l'affaire de Thierrens à Mengaud, le chargé d'affaires du gouvernement français. Les longues recherches de M. Mottaz le conduisent à une conclusion presque identique : « Bien que rien ne puisse être prouvé maintenant par des pièces au<thentiques, on peut supposer que les patriotes exaltés, et peut-être Mengaud, ne « furent pas complètement étrangers aux circonstances immédiates qui amenèrent « l'affaire de Thierrens ».

Ch. BORGEAUD.

VARIÉTÉS

SOUVENIRS D'IL Y A TRENTE ANS

M. THIERS

La personne distinguée qui a l'affliction d'être maintenant seule et la dernière dans les salons de la place Saint-Georges, si animés jadis par le monde de la politique européenne et par le monde intellectuel, Mlle Dosne, a dernièrement fait hommage à la Bibliothèque nationale de la correspondance de M. Thiers, recueillie et classée avec les soins inspirés par une amitié vive et une mémoire admirée ; après tout une mémoire illustre. Ce sont des documents précieux, précieux surtont quant aux années 1871 à 1873, pendant lesquelles M. Thiers a gouverné la France. La communication en sera retardée, paraitil, jusqu'à une date non prochaine, celle où la susceptibilité des survivants, de quelques-uns d'entre eux tout au moins, n'en pourra être atteinte. Plus d'un quart de siècle a cependant passé depuis leur moment : il y aurait bien à dire sur cette délicatesse envers autrui, dans un temps où les survivants s'imposent si peu de parler des morts contemporains avec déférence. Quant à M. Thiers, notamment, ce n'est pas de la déférence qu'ils se sont réclamés. Une chose en outre est à remarquer. A être ainsi produite trop après, les correspondances des hommes qui ont tenu une place dans les faits, même les mémoires par eux écrits ne sont plus que l'objet d'une curiosité restreinte. Ils perdent tout intérêt, en dehors de celui de preuves ou de matière à discussion quant à des choses désormais refroidies. La publication des mémoires de Talleyrand, attendue des années avec impatience, a été une démonstration concluante de l'indifférence dont le temps recouvre ces mises au jour tardives.

Du moins faut-il espérer qu'avant de faire sceller dans les cartons de la Bibliothèque nationale la correspondance de M. Thiers, sa donatrice l'aura confiée aux presses d'un éditeur discret, de sorte que la publicité sera donnée à ces indispensables matériaux de notre histoire politique, en ce siècle, à l'heure même où les originaux s'ouvriront pour les curieux de pièces manuscrites. D'ici là on en sera réduit aux souvenirs individuels pour connaître, en sa pensée ou ses inspirations intimes, celui des hommes de la génération de 1830 qui y aura eu le plus de rôle et dont le nom restera attaché aux deux actes par lesquels notre temps marquera dans l'avenir de la France : la révolution de juillet, premier pas vers l'idée républicaine par la monarchie élective, puis l'institution réfléchie, débattue, consentie de la république quarante-quatre ans après.

C'est une contribution de ce genre, que j'apporte dans ce qui va suivre. J'ai été l'un des préfets nommés par les premiers décrets de M. Thiers, le second peut-être des décrets de ce genre daté de Versailles. Ma personne était inconnue du Chef du pouvoir exécutif. Néanmoins il voulut bien prendre confiance en moi ; Président de la République ensuite, il me l'a constamment montrée. Des le milieu de l'année 1871 j'avais été reçu par lui plusieurs fois. J'avais pu aussi

l'écouter parler, le soir, des circonstances du moment, l'entendre tantôt redresser tantôt fortifier les appréciations qui s'émettaient devant lui. Depuis, j'ai assisté à plus d'une autre des conversations qui suivaient son court sommeil d'après-dîner. Singulièrement sensées quand elles touchaient aux sujets pendants, et combien pleines du plus grand attrait quand c'était à des sujets moins immédiats ou de plus de portée! Un jour on aura d'intéressantes chroniques de cette époque, si quelques-uns des auditeurs d'alors ont mis sur le papier ce qui leur restait en mémoire de ces entretiens surgis du moindre mot, inopinés, et qui marquaient avec une rare justesse ou faisaient exactement deviner le terrain sur lequel il fallait se tenir s'il s'agissait du moment, ou bien qui jetaient sur les choses passées, sur la place qu'y avaient tenue les hommes une merveilleuse lumière. Il improvisait des aperçus que leur précision aurait fait dire préparés, landis qu'ils coulaient de source, clairs et saisissants comme une page de Vollaire. Il était le chef de ses cabinets autant que le dépositaire du pouvoir. Il regardait au détail de la correspondance, et, toujours de sang-froid dans la multiplicité des questions ou des incidents venus de tant de points différents, il décidait sans délai, faisait aussitôt répondre, ou bien il répondait télégraphiquement lui-même pour peu que l'objet parût le mériter. C'était parfois avec une gaité dans les termes qui nous donnait l'exacte mesure du souci à prendre de ce qui se produisait.

Le journal se disant seul républicain dans le département qui m'était confié, fut à l'affût et se fit l'appui de tous les essais imaginés pour empêcher la défaite de la « Commune de Paris ». Députations de gardes nationales ou de municipaux qui iraient faire connaître à l'Assemblée de Versailles le prétendu sentiment de la France; convocation d'une délégation des municipalités à Bordeaux en vue d'y élever un autre pouvoir constituant, à toutes les combinaisons successivement sorties ces jours-là des cerveaux révolutionnaires, ce journal donnait corps. Sur le vu d'un avis dont je venais de munir à cet égard le Ministre de l'intérieur, M. Thiers m'adressa incontinent ce télégramme : « J'ai lu votre dépê.

che au Ministre de l'intérieur sur ces délégués porteurs de pamphlets à * l'Assemblée ; il sera tenu grand compte de vos observations » (1).

Avant même d'avoir eu besoin de me présenter à l'audience matinale toujours ouverte aux fonctionnaires supérieurs de son gouvernement, je m'étais autorisé de la facilité d'accès révélée par ces communications de prime saut. L'un des discours de M. Thiers, les derniers jours d'avril, ayant précisé la situation politique avec la pénétration qui caractérisait sa parole, tracé les voies à suivre, ouvert par là le premier sillon du fossé qui sépara bientôt de lui la droite de l'Assemblée nationale, je ne me retins pas de lui exprimer combien de part je prenais à cet acte décisif. Immédiatement m'arriva cet autre télégramme, document à joindre à bien d'autres de lui qui fixèrent les idées, les vues, les intentions par lesquelles il était guidé dans ce moment si complexe, et qui assurèrent les deux années et demie qu'il a, on peut dire régné sous le titre de Président de la République : « Je vous remercie de votre dépêche. Je parle de a conviction et je crois qu'en dehors de la politique que je professe il ne peut y « avoir que trouble et funeste continuation de la guerre civile. Du reste nos « troupes se conduisent admirablement et leurs efforts, unis à ce que je crois la « bonne politique, pacifieront le pays » (2). Cet autre télégramme encore, qui me

(1) Cher pouvoir exécutif à Préfet Isère, Grenoble. Versailles, 20 avril 1871, 8 h. 30 du matin. : (2) Chef pouvoir exécutif à Préfet Isère, Grenoble. Versailles, 30 avril 1871, 4 h. 30 du soir.

fut commun avec plusieurs collègues; quand le vote de la proposition Rivet prorogea le gouvernement dans les mains du Chef du pouvoir exécutif sous cette appellation de President, consacrant le changement de régime politique que deux générations s'étaient dépensées à appeler et à produire, je ne fus pas le seul à lui faire parvenir l'assurance des sentiments personnels qu'autorisait la satisfaction générale. Sa réponse est une autre pièce à recueillir par les futurs annalistes de ces jours de drame national : Président République à Prefels, Avignon, Nantes, Melun, Rouen, Cahors, Grenoble, Besançon, Perpignan, Ajaccio : « Je vous remercie « de votre dépèche et je suis charmé de voir que vos populations trouvent dans « les décisions de l'Assemblée un gage de sécurité et une raison de se confier en « l'avenir. Je m'efforcerai de réaliser leurs espérances et il me faut cette perspec« tive pour me consoler de l'aggravation du fardeau que je porte depuis six « mois. Recevez mes compliments affectueux » (1).

« Réaliser leurs espérances » ! M. Thiers, en effet, mieux qu'aucun des hommes qui avaient été comme lui aux premiers rôles, savait quelles étaient ces espérances. Au contraire de la plupart de ceux qui devaient leur rang, comme lui, au mouvement d'idées dont la Révolution de 1830 avait été la consécration, il restait le politique formé par l'Histoire de la Révolution française. C'est pourquoi il se rendait compte,plus qu'aucun autre, de la vitalité qu'avaient ces espérances et de l'autorité que le moment de 1871 leur donnait. L'un des auteurs des institutions de 1830, non le moindre de leurs auteurs effectifs, il était celui, peut-être,qui en avait le moins tenu pour un cadre intransgressible la formule première et les bornes qui leur avaient été apportées. Certainement il était celui que les événements survenus depuis et les situations par lui occupées avaient le plus enseigné, au lieu de le jeter comme presque tous les autres dans l'entêtement ou dans l'aigreur. De s'être vu à la rue de Poitiers en 1849 ne lui avait nullement fait perdre la notion de l'étendue où le cours des choses pouvait porter la conception pratique de la liberté politique ; il se sentait l'esprit et le caractère capables de gouverner sous cette étendue, très grande fût-elle, parce qu'il se savait le courage de la contenir à la limite où l'expérience et le bon sens imposeraient de l'arrêter. Dans les avis qu'il nous donnait individuellement, comme dans ses entretiens du soir, le plus large liberalisme, la tolérance la plus positive étaient alliés à toute la fermeté que la politique commande. Il y avait des modes de la liberté, des signes ou des attributs de son existence que 1789 avait consacrés et 1830 rétablis comme des données nécessaires ; il résistait à ceux qui entendaient les supprimer. Le second de ses ministres de l'intérieur, Lambrecht, centre droit sous Napoléon III, maintenant préoccupé de satisfaire la droite de l'Assemblée, voulait dissoudre par décret les gardes nationales : il ne put y décider M. Thiers. Les mouvements d'avril à Lyon, à Grenoble, leur retentissement dans d'autres centres semblèrent offrir une occasion de le faire en détail, morceau à morceau. Il appela les préfets intéressés, afin d'agir sur le chef du gouvernement. Celui-ci nous retint à dîner pour traiter la question le soir; or, le soir il la noya, avec une intention visible, sous d'autres sujets parfaitement étrangers. Il laissa bien percer ces considéra. tions : l'armée, à peine reformée, nécessaire devant Paris non encore repris ; tout ce qu'on pouvait réunir de soldats demeurant ainsi employé,c'etait aux citoyens à se garder eux-mêmes et à fournir dans leur ville les postes qui s'imposaient. Dans le fond, la garde nationale avait constitué, pour la génération de 1830, une garantie et un devoir de la liberté; l'esprit du chef du gouvernement de 1871 restait sous ce prisme. Il écartait de lui le mandat de supprimer une institution que l'Empire lui-inème avait maintenue. Ce fut l'Assemblée qui bientôt fit le sacrifice,

(1) Versailles, 3 septembre 1871, 10 h. 40 du matin.

Quelques années après cette époque, il ne jugeait pas, du reste, différemment qu'à l'heure mème l'esprit dont il s'était animé dans le lourd mandat que les événements lui avaient dicté. A mes respectueuses félicitations d'anniversaire de naissance, en 1876, il répondait par ces quelques lignes avec la sérénité de l'âge :

&... Me voilà engagé dans une nouvelle année, bien chargé d'âge et de sou

venirs heureux et malheureux, mais d'aucun acte dont ma vieillesse ait à se a repentir. J'ai fait ce que j'ai cru mon devoir, comme je le ferais encore si j'a

vais des devoirs difficiles à remplir. Dieu veuille n'en plus réserver de pareils á à la France ni à ceux qui la servent avec dévouement. Je fais pour vous les a vaux que vous faites pour moi..... Tout à vous, A. THERS. »

Les salons de M. Thiers étaient, au début surtout, remplis chaque soir de députés, ceux de la droite pensant peser sur lui et affrontant pour cela sa controverse, les autres empressés à venir se fortifier de ses idées, et, au grand profit des choses, en rapportant l'impression dans l'Assemblée. Tous auraient pu témoigner combien la liberté, même dans les intempérances qui en pouvaient naître, lui paraissait la condition imposée à un gouvernement voulant être dorénavant viable, et comme il excusait les écarts chez ceux qui en faisaient abus. Nul n'a eu au plus haut degré que lui l'idée d'une démocratie se regissant par un pouvoir émané d'elle, un pouvoir tel que l'impliquait une France imbue des grandeurs de son passé tout en cédant au souffle moderne. Un pouvoir, il est vrai, inuni des moyens de rester supérieur, d'empêcher conséquemment qu'il se vît dévoyer, d'ailleurs sachant, lui, ètre l'homme d'un pouvoir tel. Avant beaucoup d'autres il avait reconnu en Gambetta (non pourtant sans le combattre, peut-être parce que surtout à le combattre il l'avait pénétré), il avait reconnu, dis-je, les facultés que demandait ce pouvoir, les dessous de futur homme d'Etat que voilait, dans le tribun, une fougue alors aussi osée qu'abondante. « Péchés de jeunesse >>, disait-il à son sujet. Personne ne l'a autant défendu, défendu tout haut quand ses adversaires étaient les plus puissants. Je l'ai entendu, un peu après, marquer de sincères regrets que Gambetta retombât dans les écarts, cédât sans assez les retenir aux poussées de son entourage et, ainsi, méconnut l'opportunité dans l'action ; mais la pensée d'avenir conçue de lui, il ne s'en est jamais départi.

D'ailleurs prêt à soutenir les mandataires de son gouvernement, contre les attaques ou les intrigues dont ils étaient l'objet, tout autant ceux qu'en recevant le pouvoir il avait trouvés en fonction et accepté de conserver, ou ceux dont le titre datait de lui. Voici, quant aux premiers notamment, un témoignage écrit, probablement demeuré inconnu de l'intéressé. J'ai été en situation de le recueillir, j'ai plaisir à le rendre public. Des préfets nommés par le Gouvernement de la défense nationale, plus d'un s'étaient vus appelés à un poste pour lequel leurs aptitudes n'avaient pas été consultées. Ce fut surtout sensible dans les départements occupés par l'ennemi après la paix. Tandis qu'auprès de l'étatmajor allemand le plénipotentiaire français nous donnait l'exemple de la courtoisie des rapports et lui devait l'allègement des exigences militaires, il n'obtenait pas toujours, dans les départements voisins, tout l'oubli nécessaire de la répulsion nationale en face des divisionnaires prussiens avec qui il fallait être en contacts administratifs. On se croyait plutôt tenu par le patriotisme à la raideur et aux objections, Il avait régné ainsi dans le département de la Marne des difficultés successives. Elles retombaient forcément sur le comte de Saint-Vallier à Nancy, de sorte que celui-ci mettait en avant des motifs divers auprès du Président de la République pour qu'un remplacement eeartât le Préfet,

« EelmineJätka »