Page images
PDF
EPUB
[graphic]

taient nos escadres, achevaient de ruiner notre marine, prenaient la Guadeloupe, Quebec, la Martinique, le Canada entier, Pondichery, et ne cessaient de nous insulter jusque cheż nous....

» Le secrétaire-d’état de la marine était alors en butte aux critiques des spéculateurs et aux malédictions des Parisiens. Ceux-ci l'avaient eu en horreur lieutenant de police, ils le méprisaient ministre. Son, corps voyait avec peine à sa tête' un bourgeois obscur, qui n'y était pas même parvenu avec un mérite transcendant, qui ne voulait pas se laisser gouverner, dont il n'y avait ni grâces ni grades à espérer. Enfin, le duc de Choiseul, cherchant déjà à s'ancrer plus fortement, à se faire des créatures et à se donner une célébrité que son département ne pouvait lui procurer, n'aurait pas été fâché de l'expulsion de ce mem

bré du collége des secrétaires-d'état, dont les autres · rougissaient et dont il dévorait déjà la dépouille. Le

coup était porté : on avait fait consentir sa protectrice à l'abandonner, lorsqu'un accident, ménagé pour accélérer sa chute, l'arrêta. M. Berryer voyait avec peine et non sans raison ces vaisseaux emprisonnés dans la Vilaine, monument subsistant de la lâcheté de la marine. Chaque jour c'étaient de nouvelles demandes de la part des officiers indiscrets, qui voulaient entretenir avec le même éclat cette escadre fugitive , qu’une escadre armée et prête à voguer pour le salat ou la gloire du pavillon. Dans un moment d'humeur, à laquellç ce ministre était fort sujet, il ne. ménagea pas ses termes et leur répondit durement.

Ceux-ci, dont les huniiliations n'avaient point abattu l'orgueil, se réunirent en corps, et répondirent par une lettre insolente, où, croyant se justifier à force de bravades, ils osaient exalter leur manœuvre, et demandaient à être jugés dans un conseil de guerre. , Tout le corps prit en même temps parti pour eux, et, tenant aux plus illustres maisons de la cour, ce fut une rumeur, une fermentation dont on sentit le danger. Les autrès secrétaires-d'état, ne voulant pas que leur dignité fût ainsi compromise en la personne d'un de leurs confrères, se réunirent en sa faveur et de-' mandèrent à le conserver. Il n'y eut pas de conseil de guerre, mais tous ces capitaines furent démontés, on désarma les vaisseaux; M. Villars de la Brosse, le plus ancien, l'auteur de la lettre et le plus altier de tous, eut ordre de se rendre au château de Saumur.'

D'ailleurs, ayant été accordé au conseil de réduire la marine aux armemens de pure nécessité, et de les tenir du reste dans la plus entière inaction, il n'était plus besoin à ce département que d'un hom-, me sévère, exact, tracassier, économe, qui consommât peu de fonds, réformât beaucoup, et surtout rétablît l'ordre dans la comptabilité. C'était le vrai ta-' lent de M. Berryer; il se trouva ainsi placé à merveille et n'excita la jalousie de personne. Le duc de Choiseul conçut parfaitement que la marine ne lui convenait pas en ce moment (1). »

[ocr errors]

(1) Vie privée de Louis XV, tom. III, pag. 152, :55, 174, 175, 176; ann. 1958 et 1759.

Berryer mourut le 15 août 1962, possesseur des sceaux de l'État, que la marquise lui avait fait donner le 15 octobre 1961.

Sa gratitude pour une aussi bonne et aussi constante protectrice le rendait quelquefois très-malheureux. Lorsque, pendant les six années qu'il employa à diriger la police, il ne pouvait parvenir à se saisir des ouvrages des écrivains assez hardis pour attaquer la puissante favorite, ou à étouffer les cris de ceux qui osaient se prononcer hautement contre elle , redoutant ses reproches et cherchant un repos qu'il ne trouvait qu'avec peine, il n'était si petit limier qui ne reçût de lui quelque mission dans une croisade générale contre les mécontens : toute la licutenance générale de police n'obtenait trève qu'après avoir arraché la liberté à d'aussi grands coupables.

C'est surtout la femme Doublet, vieille gazetière : de nouvelles à la main, qui lui causait les tourmens les plus vifs. Guerre, modes, politique, anecdotes secrètes, religion, tout était du ressort de cette sibyle, qu'on se refusait à mettre sous les verroux, sans que je sache pourquoi, et à laquelle le marquis d'Argenson, le duc de Choiseul et plusieurs lieutenans-généraux de police , croyaient toujours devoir demander le silence, en lui parlant des ménagemens dont le roi avait la bonté d'user à son égard.

Aussi, en l'élevant à la marine, la marquise soulagea-t-elle Berryer de la police autant qu'elle satisfit son ambition.

Dans ses divers emplois , dit Duclos, Berryer fit

[ocr errors]

toujours mieux les affaires de Mme Pompadour que celle de son maître.

Voici ce qu'on lit dans le savant M. Dulaure, sur la police pendant le règne de Louis XV. Comme ce tableau énergique et fidèle comprend les dix années de magistrature de Berryer, j'ai cru devoir le rapporter en entier. Les caractères italiques, dans cette citation, marquent ce qui appartient plus spécialement à Berryer.

« L'administration de la police fit, pendant ce rè»gne, d’utiles et déplorables progrès. Si elle contribua o à prévenir beaucoup de crimes, elle en favorisa plu, » sieurs autres. Les maisons de jeu qu'elle autorisa, » les maisons de débauche qu'elle voulut diriger, ac» crurent l'immoralité publique. Enfin..... elle se » souillait des ordures qu'elle s'habituait à remuer. » Je n'en parle ici que sous le rapport de la liberté » individuelle. Aucun asile n'était respecté par la po» lice. Ses perfides investigations, contenues dans 'de » faibles limites, troublaient tous les ménages; pai» sible habitant n'en était point à l'abri. Les secrets de » famille, leurs plus minutieux détails, rien n'échap» pait aux perquisitions de la police , qui introduisaith » ses agens dans des maisons dont ils devaient trahir les » maîtres.

» La police accrut le nombre de ses suppôts immon» des, enrégimenta des scélérats pour les opposer à » d'autres scélérats, diminua par cette adresse le » nombre des voleurs et des meurtriers; mais ce bien» fait coûta cher aux Parisiens ; leur indépendance

« EelmineJätka »