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Le bon Samaritain versa de l'huile sur les plaies du pauvre voyageur. Le Prêtre et le Lévite, en passant auprès de lui, se consolèrent par l'agréable réflexion que ce mal n'étoit pas tombé sur eux-mêmes (1).

(1) C'est sans doute un caractère très-aimable que celui de l'optimiste qui, au lieu de s'affliger d'un mal impossible à guérir ou à prévenir, dirige aussitôt son imagination vers les côtés les plus favorables de la vie, et oublie ce qu'il a perdu pour mieux jouir de ce qu'il possède.

Mais il ne faut pas confondre ce caractère avec celui de ces égoïstes que Rousseau a dépeints, si paisibles sur les injustices publiques, si bruyants au moindre tort qu'on leur fait , et qui ne gardent leur philosophie qu'aussi long-temps qu'ils n'en ont pas besoin pour eux - mêmes. « Ces honnêtes gens du grand monde, », dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des » fripons, ces gens si doux , si modérés , qui trou

vent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont in☆ térêt que rien n'aille mieux; qui sont si contents de s tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de per» sonne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent » qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le » gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on dé»-clame en faveur des pauvres; qui, de leur maison » bien fermée, verroient voler, piller , égorger, mas» sacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu » que Dieu les a doués d'une douceur très-méritoire à

CHAPITRE V.

SOPHISME DE DÉFIANCE..

On ne voit pas tout. Cette mesure cache d'arrières

pensées. :

Le sophisme de défiance consiste à interjeter , au lieu d'une objection spécifique contre la mesure proposée, un soupçon insidieux qui donne à entendre que cette mesure en prépare beaucoup d'autres qui sont en arrière, qu'elle est le commencement d'un plan que l'on cache et qui se développera par degrés selon le succès. « Je ne prétends pas con» damner la mesure actuelle, dit l'antago» niste qui fait valoir ce sophisme. Si c'éloit » là toul, il n'y auroit pas de quoi s'alarmer ; » prise en elle-même el isolement, elle peut

être bonne ; mais soyez sur vos gardes,

» supporter les malheurs d'autrui. » Lettre à ď Alembert, sur les Spectacles. .!. : iri''.

Si Rousseau eût ajouté que ce portrait étoit celui d'un homme public, d'un homme spécialement charge de soulager ces maux, de faire cesser ces injustices, il auroit exactement défini l'espèce de sophiste dont il est ici question.

nesur

VOUS

or

» cette mesure n'est pas seule ; on ne vous » dit pas tout ce qu'on veut faire , et vous » ne savez point où l'on vous mène. Arrêtez» vous à temps, ou vous irez par degrés plus > loin que vous ne voulez. »

On voit que ce sophisme s'appuie sur un autre, sur la haine de l'innovation. Mais il est plus adroit , il élude mieux toute réplique; il n'engage point le combat, car il n'attaque pas la mesure ; il tend seulement à l'écarter ou à la différer sans bruit, en l'exposant à une défiance vague qui ne fournit aucune preuve. · Cet argument, si on peut lui donner ce nom, renferme une contradiction manifeste. Il commence par admettre la convenance de la mesure en question, en la considérant seule et par elle-même, et cependant il conclut à à la rejeter. L'absurdité n'est - elle pas du même genre que celle du Juge qui déclareroit un homme innocent, et qui en même temps prononceroit sa condamnation ? - Supposons deux mesures qui ne sont pas liées l'une à l'autre. Désignons-les par A et B. A est bon, B est mauvais, Rejeter A à cause de B, ce seroit une conduite qui auroit plus l'apparence du caprice que de la raison. Mais le sophisme dont il s'agit va beaucoup plus

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loin. Les deux mesures qu'on présente sont de .
nature à ne fournir aucune objection positive:
cependant, il tend à les faire rejeter uniquement
sur deux présomptions , l'une qu'elles seront
suivies d'autres mesures, l'autre que ces me-
sures subséquentes seront mauvaises. En com-
parant encore ce cas à celui d'un Juge, il
revient à condamner un innocent à raison de
ce que d'autres pourront dans la suite se rendre
coupables d'un délit. Ce sophisme est si vague,
și déraisonnable qu'on' le croiroit inventé
comme un exemple imaginaire d'absurdité.
Cependant il n'est point d'Assemblée politique
où il ne se soit fait entendre fréquemment et
avec succès. Quand on s'adresse à la défiance,
on est presque toujours sûr de se faire écouter.
Les uns s'y rendent par timidité , les autres
pour faire honneur à la sagacité de leur esprit.

Si cet argument peut servir de 'motif à rejeter une mesure , il peut servir à les rejeter toutes : car, qu'elle est la mesure dont on peut affirmer qu'elle ne sera pas suivie de quelque autre qui sera jugée mauvaise ? " is :; . .

Hérode est accusé d'avoir détruit une foule d'innocents ; pour exterminer un individu qui lui étoit suspect. Ceux qui emploient cet argument ne peuvent qu'approuver cette po

· litique d'Hérode , et à sa place , pour être conséquents, ils auroient dû agir comme lui.

Il n'est point de sophisme qui annonce plus de mépris pour ceux à qui on s'adresse. Il semble qu'on leur tienne à peu près ce langage. « Messieurs , il y a une chose qui vous manque, c'est la faculté de discerner. Si vous acceptez cette première mesure qui est bonne en elle-même , vous voilà comme pris dans un filet et engagés à en recevoir d'autres qui seront mauvaises. Condamnez indistinctenient tout ce qui vous vient sous ce caractère suspect de réforme : car de vous fier à vous-mêmes pour prendre le bien et rejeler le mal, c'est un choix de raison dont nous vous déclarons incapables. »

Il n'est pas rare que cet argument injurieux soit offert à une Assemblée politique, et qu'elle s'y soumette avec la plus grande patience. Chaque Membre auroit-il donc une opinion si humble de lui – même ? Cette humilité n'est guère probable. Si on pense bien de soi, seroitce qu'on pensât mal de la majorité de ses Collégues ? Cette supposition est moins invraisemblable que la première ; et quand on voit une Assemblée acquiescer à une insulle, on seroit porté à soupçonner qu'elle y reconnoît une sorte de justice.

TIT

rare

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