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public est porté au plus haut degré que l'auteur eût pu concevoir.

En considérant le siècle où il a écrit et l'espece de religion qu'il professoit avec un zèle si honnête et si opiniâtre, on peut bien présumer que les institutions politiques dont il faisoit dériver de si beaux effets, n'étoient point capables de les produire. . Il en est de même de tous les autres romans de félicité politique. Le romancier fait les hommes comme il les veut; il dispose des circonstances comme il lui convient; il écarte à son gré les obstacles ; il ne cherche point de rapport entre le but' et les moyens, entre le bonheur qu'il décrit et les institutions dont il trace le tableau. Son Uiopie est une terre magique qui donne ses moissons sans culture, ou, pour mieux dire encore, c'est une terre qui · porte du froment où on a' semé de l'ivraie (1):

(1) Ainsi, dans son Télémaque , Fénélon fait une description charmante du bonheur de la Bétique, fondé sur la communauté des biens, c'est-à-dire sur la plus nuisible de toutes les institutions. Dans Salente, il met tout le commerce entre les mains du Gouvernement, c'est-à-dire qu'il attribue sa prospérité au régime qui seroit le plus propre à la détruire. .,',,

III. Bon en théorie, mauvais en pratique.

. Rien de plus commun que cette expression et rien de plus faux que l'idée qu'elle énonce. Un projet plausible, et même très-plausible, peut échouer dans l'exécurion, sans qu'il y ait de la faute des hommes. Pourquoi ? c'est qu'il y avoit quelque erreur cachée dans la théorie.

Que dans le nombre des circonstances qui doivent concourir ay succès d'un plan, l'inventeur en omette: quelqu'une dans le calcul des effets , son plan se trouvera defectueux dans la pratique, et: d'autant plus, défectueux, que la circonstance omise sera phụş,importante.

Il y a quelques années qu'on fit beaucoup de bruil à Londres, avec un projet pour éclairer toutes les rues de celte immeasę; ville avec le gaz carbonique. L'auteur,,, tout occupé, de ses calculs de profit qui offroient des additions superbes, avoit entièrement oublié l'article de la 'dépense, en particulier la dépense des tubes „qui devoient conduire le gaz. :

Je ne sais quel eût été le résultat dans la pratique ; cela dépendeil de la proportion des frais aus profitsit: mais le plan avec une omission aussi considérable'; étoit décidément mau

vais en théorie ; car la condition essentielle d'une bonne théorie est de présenter clairement tous les avantages et les désavantages, tous les item de perie et de profit, ou, du moins, de n'en omettre aucun d'une importance majeure..

La plupart des plans adoptés par les Gouvernements pour encourager l'agriculture, les manufactures, le commerce, n'ont point eu le succès qu'on en attendoit; — mais s'ils ont été mauvais dans la pratique, c'est qu'ils étoient faux dans la théorie. Dans le calcul de perte et profit, on n'avoit tenu aucun compte de diverses circonstances d'où dépendoit l'avantage final de la mesure.

On n'avoit point considéré, par exemple, que les Gouvernements étoient beaucoup moins propres à juger des bonnes entreprises commerciales, que les individus 'eux - mêmes, et que celles qui requièrent des prohibitions ou des encouragements sont ordinairement celles qui , abandonnées à elles-mêmes, ne seroient pas avantageuses (1).

Les Administrateurs qui se sont laissé éblouir

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(1) Voyez Théorie des peines et des récompenses, Tom. II. L. IV.

par des projeteurs spécieux , sont très-disposés, pour venger leur amour-propre, à accuser la théorie en général. Mais ils ne devroient accuser que leur ignorance, puisqu'il est démontré depuis long-temps, pour tous les hommes instruits, qu'en économie politique, il y a beaucoup à apprendre et peu à faire.

IV. Excellence impraticable.

· Il y a un cas dans lequel on peut dire avec raison, qu'une chose est trop bonne pour être · praticable : lorsque le plan proposé ne peut s'accomplir que par le sacrifice volontaire des intérêts personnels d'un individu ou d'une classe d'individus, sans leur présenter aucun motif proportionnel pour les y déterminer. Si le dévouement en question n'étoit attendu que de la part d'un seul individu ou d'un très-pelit nombre, le succès du plan ne seroit pas hors de la sphère des possibilités morales : une disposition de cette nature, toute rare qu'elle est, n'est point sans exemple. Les sentiments religieux, le patriotisme, la bienveillance, le désir de la gloire, une ambition secrète, peuvent produire et ont produit souvent cette espèce de miracles, ces traits d'héroïsme dans lesquels

la nature humaine se montre sous són plus beau point de vue. Mais ce sublime moral n'appartient qu'à des ames d'élite, ou n'est qu'un élan passager dont toutes les passions vives sont capables. Quand il s'agit d'une multitude d'hommes pris au hasard, ou d'un Corps politique, celui qui compteroit sur un tel sacrifice habituel, donneroit précisément dans les illusions de l'Utopie,

Dans ce cas, dire qu'un plan est trop bon ou trop beau pour être pralicable, ce n'est point dire une chose contradictoire : l'objection ne porte que sur l'insuffisance des motifs ou des moyens. « Votre plan présente d'heu» reux résultats, mais son succès suppose de » la part des hommes un renoncement à eux» mêmes, que vous n'avez pas droit d'espérer. »

Ce n'est pas dans ce sens que cette phrase est généralement entendue par ceux qui s'en servent. Qu'un plan contraire à leurs intérêts leur déplaise par sa bonté même , ce qu'ils craignent le plus, c'est qu'on l'examine; et ne pouvant pas l'attaquer par des objections directes, ils cherchent insidieusement à en faire un objet de mépris ; ils veulent le perdre par une louange qui le tourne en ridicule , et ils le représentent comme impraticable , par la peur qu'ils ont de le voir mis en pratique.

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