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d'arguments et force citations. Ils suivent tous le même plan. A — propose quelques vagnes conjectures. B - ne manque pas de les transcrire avant d'y ajouter les siennes propres. Cne vous donne son opinion qu'après avoir rapporté lout ce qui a été dit par A et par B. Ceux qui suivent se chargent toujours de tout ce qui précède, et la masse de l'érudition va grossissant comme celle d'une avalanche (1).

Il nous reste encore à développer quelques considérations importantes sur ce sophisme de l'autorité; mais elles appartiennent plus particulièrement à l'autorité des ancêtres. Ce n'est qu'une espèce comprise sous le genre : mais le sophisme sous cette forme a un si grand as-> cendant qu'il demande un examen séparé. :

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(1) On peut leur appliquer ce que Voltaire, dans les Temple du Goût, met dans la bouche des Erudits de profession :

Pour nous, Messieurs, nous avons l'habitude
De rédiger au long de point en point'
Ce qu'on pensa, mais nous ne pensons point.

C HAPIT R Ε ΙΙ.

CULTE DES ANCÊTRES OU ARGUMENT

DANS LE MODE CHINOIS.

Cet argument consiste à rejeler la mesure proposée, comme étant contraire à l'opinion des hommes qui ont habité le même pays dans les temps passés : opinion que l'on recueille soit des termes formels, de quelque écrivain distingué de ces temps-là, soit des lois et des institutions qui existoient alors. Nos sages ancêtres - la sagesse de nos pères - le bon sens du vieux temps - la ' vénérable antiquité — voilà les termes dominants des propositions tendantes à rejeter une mesure proposée , par la seule raison qu'elle s'écarle des anciens usages. « Nous ne sommes » pas venus au monde, disoit Balzac, pour » faire des lois, mais pour obéir à celles que » nous avons trouvées, et nous contenter de » la sagesse de nos pères, comme de leur terre » et de leur soleil. »

Ce sophisme présente un exemple frappant de deux principes contradictoires, réunis dans · les mêmes têtes , sous l'influence conciliante de la coutume, c'est-à-dire du préjugé.

En effet, ce sophisme si puissant en matière de loi, est en opposition formelle avec un principe universellement admis dans tous les autres départements des connoissances humaines ; principe auquel nous devons tous nos progrès, tout ce qu'il y a de raisonnable dans la conduite des hommes...:

L'expérience est la mère de la sagesse ; c'est-là une de ces maximes que les siècles se sont transmises l'un à l'autre , et qui passeront de l'âge présent aux âges futurs..

Non— dit le sophisme — la véritable mère de la sagesse n'est pas l'Expérience, mais l'Inexpérience.

Une absurdité si manifeste se réfute d'ellemême. Examinons à quelle cause on peut attribuer l'ascendant qu'elle conserye en législation.

1° Erreur de langage. Une idée fausse à produit une expression incorrecte , et l'expression devenue familière a perpétué l'erreur.

On a tout dit en faveur du sophisme, quand on a dit le vieux temps : et ce qu'on appelle le vieux temps, est en effet ce qu'on devroit appeler le jeune temps..

Entre individus contemporains placés dans la même situation, le plus âgé possède natu

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rellement un plus grand fonds d'expérience. Mais entre deux générations, il en est autrement ; celle qui précède ne peut pas avoir autant d'expérience que celle qui la suit.

Donner aux âges antérieurs le nom de vieux temps, c'est donner le nom de vieux homme à un enfant dans le berceau.

La sagesse de ce prétendu vieux temps n'est donc pas la sagesse des chev c'est la sagesse de l'enfance (1).

2. Seconde cause de l'illusion. Préjugé en faveur des morts. • On sait que dans les temps de l'ignorance primitive , ce préjugé a contribué plus que toute autre chose à ce qu'on appelle l'idolâtrie. Les morts sont devenus facilement des Dieux. La superstition les invoque, elle entre en correspondance avec eux, elle attache des vertus surnaturelles à leurs reliques, elle' va

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(1) L'on ne veut pas nier qu'il n'y ait eu parmi les anciens des hommes éminents par leur génie. C'est à eux qu'on a dû successivement tous les progrès de l'espèce humaine. Mais leur génie n'a pu s'appliquer qu'aux idées alors reçues, et se développer qu'à proportion des moyens existants. Il ne peut pas faire autorité pour un état de choses qui ne ressemble en rien à celui-là.

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chercher dans les tombeaux des ossemenis pour les offrir au culte du peuple.

Si ces erreurs grossières ont cessé, le préjugé même qui leur donna naissance n'est pas détruit. De mortuis nil nisi bonum. La raison dit qu'attaquer un être vivant, c'est blesser: un être sensible : qu'attaquer un 'mort, c'est ne lui faire aucun mal. L'adage , lout absurde qu'il est , n'en est pas moins répété comme ụne maxime de sentiment et de morale.

Ce préjugé en faveur des morts est principalement fondé sur ce qu'un homme qui n'est plus, n'a plus de rivaux. A-t-il été distingué par son génie ? ceux qui n'ont jamais élevé la voix en sa faveur, et même ses adversaires, changeant tout-à-coup de langage, se donnent, en le louant, un air de justice et d'équité qui ne leur coûte rien : au contraire, ils satisfont par-là cette passion maligne dont on a si bien dit:

Triste amante des morts, elle hait les vivants.

L'envie, en effet, n'exalte les uns que pour déprimer les autres. Elle ne veut que décourager les efforts généreux, en représentant une dégénération graduelle dans l'espèce humaine, en substituant, autant qu'elle le peut, des regrets qui humilient, à des espérances qui animent.

« EelmineJätka »