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Les passions personnelles et les passions antisociales sont les grands ennemis de la paix publique : ces passions, que la nature nous donne, sont absolument nécessaires pour l'existence et la sûreté des individus. Mais, à leur egard, le mal à craindre , ce n'est pas le défaut, c'est l'excés. Les hommes, en s'y livrant sans relenue , feroient leur supplice réciproque. Le grand art du Législateur est de les contenir, et d'engager les individus à se faire mutuellement le sacrifice de ces passions. Mais l'objet constant de cette Déclaration n'éloit autre que de fortifier ces passions déjà trop fortes, de rompre les liens qui les arrêtent, de dire aux passions personnelles : « Tout est de votre domaine , le monde entier est votre proie. » de dire aux passions hostiles : « Regardez tout. avec défiance , le monde entier est votre ennemi. » · Cet esprit de jalousie et de défiance, cette haine contre tout ce qui portoit le caractère d'autorité , de supériorité, cette intolérance politique qui appeloit la mort contre toute opposition, furent en grande partie les fruits empoisonnés de la Déclaration des droits de l'homme. Il faut avoir été en France à cette époque , avoir entendu les groupes du Palais

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Royal, les orateurs des cafés, des clubs et des rues , pour savoir à quel point ces prétendus Droits, commentés par des bouches affamées, par des hommes en guenille et des hommes armés, ou par des raisonneurs subtils, avoient porté la déraison jusqu'au délire.

On pourra dire que les Anglo-Américains · avoient donné l'exemple d'une déclaration

des droits , que la leur étoit presque aussi mal conçue que celle des François, et que cependant elle n'avoit point produit les mêmes effets. J'en conviens : mais cette différence dans les résultats tient à d'autres différences dans les caractères et dans les situations. Les Américains, moins ardents, moins impétueux que les François, presque tous propriétaires, presque tous égaux, reçurent cette déclaration sans enthousiasme, et, accoutumés à se gouverner par des lois positives , ils donnèrent fort peu d'attention à des généralités métaphysiques qui p'étoient point nouvelles pour eux.

C'est, en effet, en Angleterre que ce jargon des droits de l'homme a pris naissance. Le mot droit, dans la langue angloise, se prend comme adjectif et comme substantif. Comme adjectif, il n'a qu'un sens moral; il signifie convenable, raisonnable, utile; comme si l'on disoit : « il

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est droit que les lois soient faites pour le bien commun ;» il est droit que chacun ait la jouissance des fruits de son travail.

Comme substantif, ce mot a deux sens, un légal, un autre anti-légal. La loi me donne le droit de disposer de mes biens : voilà le sens légal et le sens unique qu’on devroit lui donner. Mais quand on dit : la loi ne peut pas aller contre le droit naturel, on emploie le mot droit dans un sens supérieur à la loi ; on reconnoît un droit qui attaque la loi , qui la renverse, qui l'anaulle. Dans ce sens, ce mot est l'arme la plus dangereuse de l'anarchie.

Le droit réel est la créature de la loi : les lois réelles donnent naissance aux droits réels; et cette espèce de droit est l'ami de la paix, le protecteur de tous, l'unique sauve - garde du genre humain.

Le droit, dans l'autre sens, est la créature chimérique d'une loi imaginaire, une prétendue loi de la nature, une métaphore usitée par les poètes, par les rhéteurs et par les charlatans de législation. .

Comme ils ont vu que le droit réel étoit respecté, ils ont imaginé de se servir de ce noi qui en impose pour consacrer toutes leurs fantaisies. Le mot droit est devenu entre leurs

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mains une espèce de talisman. Ils ont supposé une loi naturelle dont ils savoient le Code par cœur, quoiqu'il fût ignoré de tout autre qu'eux; et ces prétendus interprètes de la loi naturelle faisoient comme Antoine, qui avoit snpposé un testament de César, et qui, chaque jour , faisoit trouver dans ce testament toutes ses volontés particulières. · Il n'y a que des hommes exercés à suivre la marche de l'esprit humain qui comprennent bien la transition du sens primitif et légal de ce mot droit à son sens métaphorique et illégal.

Pourquoi veut-on des drois naturels ? afia de donner à ses opinions une force plus persuasive, afin de rendre odieux ceux qui les combattent. Quoi ! vous rejetez une conséquence qui dérive d'un droit naturel ! vous êtes donc un violateur de la nature, un endemi du genre humain. Ces droits sont écrits dans le cour de chaque homme : s'ils sont dans le vôtre, en les niant , vous parlez contre votre conscience, vous vous mentez à vous-même. S'ils n'y sont pas, vous n'êtes pas un homme, vous êtes un monstre sous la forme humaine.

Pourquoi ce zèle à proclamer ces droits comme certains , comme imprescriptibles ,

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comme inaliénables ? C'est qu'on ne les a trouves nulle part, dans aucune législation, pas même dans la plus petite République. Moins ils sont en existence, plus on fait de bruit pour persuader qu'ils ont toujours existé : une doctrine d'hier est présentée comme une doctrine qui a précédé la société même. C'est l'artillerie des Écclésiastiques dont les Laïques se sont emparés. Plus ils craignent d'obstacles, plus ils ont recours à la contrainte; moins ils espèrent de prouver leurs opinions, plus ils s'efforcent de les convertir en articles de foi. Telle est la foiblesse humaine. L'opposition fait naître un sentiment pénible. On se prend à tout ce qu'on peut pour la subjuguer..

La plupart des hommes sont si peu accou-' lumes à la justesse des expressions, qu'ils concevront à peine l'importance qu’on attache à rectifier celle-ci. Ils connoissent trop peu la force du poison pour sentir la nécessité de cet antidote. Mais beaucoup d'autres, séduits par des mois sonores, enchantés de celle idée de lois naturelles, de droits naturels, ne pourront jamais rompre cette association factice entre ces deux termes, d'autant plus qu'elle se retrouve sans cesse dans le langage ordinaire, et qu'elle flatle à-la-fois la paresse et le despotisme de l'esprit humain.

« EelmineJätka »