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• Je ne veux pas dire par là que le législateur

ne doive avoir égard à l'opinion du grand .nombre , même indépendamment de toute raison.

coup ce qu'on leur disoit, qu'à l'examiner sérieusement. De sorte que le nombre des sectaleurs crédules et paresseux s'augmentant de jour en jour, a été un nouvel engagement aux autres hommes, de se délivrer de la peine d'examiner une opinion qu'ils voyoient si générale, et qu'ils se persuadoient bonnement n'ètre devenue telle que par la solidité des raisons desquelles on s'étoit servi d'abord pour l'établir. Et enfin on s'est vu réduit à la nécessité de croire ce que tout le monde croyoit, de peur de passer pour un factieux qui veut lui seul en savoir plus que tous les autres, et contredire la vénérable antiquité : si bien qu'il y a eu du mérite à n’examiner plus rien et à s'en rapporter à la tradition. Jugez vous-même si cent millions d'hommes engagés dans quelque sentiment de la manière dont je viens de le représenter , peuvent le rendre probable. — Souvenezvous de certaines opinions fabuleuses à qui l'on a donné la chasse dans ces derniers temps, de quelque grand nombre de témoins qu'elles fussent appuyées, parce qu’on a fait voir que ces témoins s'étant copiés les uns les autres, ne devoient être comptés que pour un ; et sur ce pied-là, concluez qu’encore que plusieurs nations et plusieurs siècles s'accordent à accuser les Comèles de tous les désastres qui arrivent dans le monde après leur apparition ; ce n'est pourtant pas un sentiment S'il ne la considère pas comme bonne, il doit la respecter comme forte. Si elle n'est pas pour lui, elle sera contre, lui. Si elle n'est pas son plus puissant auxiliaire, elle sera son plus forniidable antagoniste.

Il doit faire le bonheur des hommes , et on ne feroit pas leur bonheur, même avec de bonnes lois, quand elles blesseroient leurs opinions. :

Si la mesure proposée est bonne, mais contraire à l'opinion du grand nombre, ce n'est pas une raison pour y renoncer, c'en est une pour différer, c'en est une pour éclairer les esprits, pour employer tous les moyens légitimes de combattre l'erreur. Mieux fait dou.ceur que violence. « Je suis fille du Temps, » dit la Vérité, et à la longue j'obtiens tout » de mon père. »

Il y a donc sophisme à citer l'opinion du grand nombre, comme faisant preuve pour le

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d'une plus grande probabilité que s'il n'y avoit que sept ou huit personnes qui en fussent , etc. i

Bayle. Pensées diverses sur les Comètes. T. I. p. 10. L'auteur s'attache en plusieurs endroits à combattre l'argument tiré du consentement général comme marque de la vérité.

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logicien, mais il n'y a point de sophisme à la citer comme faisant raison pour le législateur. On a traité ailleurs des égards dûs aux institutions existantes, aux préjugés doniipants , et on a tracé la marche qu'on devoit suivre, nonseulement pour faire le bien, mais pour le bien faire (1).

Il ne faut pas toutefois oublier 1.° que ceux qui allèguent l'opinion contre une réforme proposée, s'en servent souvent comme d'un prétexte ou d'un faux certificat qu'ils ont fa briqué pour le service du moment, et 2.° qu'en ! général l'utilité publique est , en matière de législation, le meilleur critère de l'opinion publique.

SOUvent.

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: (1) Voyez Traités de législation, maximes relatives à la manière d'innover dans les lois. Tom. III. ch. 3.

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AUTRE SOPHISME D'AUTORITÉ, CELLE QU'UN

INDIVIDU VEUT SE DONNER A LUI-MÊME.,

R ien n'est plus commun dans la société que le stratagème de l'amour propre d'un individu qui, pressé par quelque argument, cherche à s'y dérober en faisant valoir son opinion comme faisant autorité par elle-même. La vanité prend, à cet égard, deux tournures bien opposées, celle de l'hypocrisie et celle de la franchise. Par la première, on cherche à affoiblir l'argument de son adversaire, en feignant de ne pas l'entendre; par la seconde, on se place immédiatement à une hauteưr d'où l'on prend tous ses avantages contre lui.

Ce genre d'artifice et d'arrogance n'est point étranger aux Assemblées politiques : on y voit souvent des individus se faire un moyen imposant de leur ignorance affectée, ou de leur supériorité prétendue.

I. Sophisme de l'ignorance affectée. Un homme élevé en dignité se lève contre une mesure proposée , contre un projet de ré

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forme en matière de lois civiles ou pénales. Il ne l'attaque point directement; il se borne à une insinuation oblique. Il prend un ton plus que modeste pour déclarer qu'il n'y entend rien, que l'auteur est sans doute plus habile que lui, qu'il n'a pas pu pénétrer le sens de la loi en question ; qu'en un mot il ne sauroit former un jugement sur la convenance de la mesure.

Jusque là, dira-t-on, où est le sophisme ? Un tel aveu n'est-il pas franc et modeste ? Oui , si celui qui parle ainsi n'eniendoit pas que cet aveu d'un homme comme lui, conse titué en dignité, et censé, par son office même, supérieur en lumières, dîl fornier une présomption contre la niesure , et entraîner sa réa* jection sans examen. « Si j'avoue mon incapacité, que devez - vous penser de la vôire ? » Voilà ce qu'il veut faire entendre. C'est une manière détournée d'intimider; c'est de l'arrogance sous un mince voile de modestie..

Un homme de bonne foi, dans cet état d'ignorance qui l'empêché de juger , pourroit-il raisonnablement demander autre chose que du temps pour s'éclairer ? N'entreroit-il pas dans les détails de la mesure, pour montrer ce qu'elle a d'obscur et ce qui requiert des explications?

« EelmineJätka »