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Je ne sais s'il en sera autrement dans un siècle ou deux; mais, jusqu'à présent, il me paroît que le tort du peuple n'est pas tant de murmurer contre des griefs imaginaires, que d'être insensible à de vrais griefs, — insensible non au mal, mais à la cause du mal. Il souffre et il ne sait à quoi attribuer. sa souffrance, ou il l'attribue à des causes qui n'y ont poini de part.

Or, en matière de législation, il est beaucoup de griefs très-réels et très-sentis, par rapport auxquels une mesure de réforme seroit prématurée : pourquoi ? parce que le peuple qui est la victime du mal ne se fait aucune idée juste de sa cause. Dans cet état d'aveuglement, il ne verroit qu'avec indifférence, tous les efforts qui auroient pour but de le soulager ; il méconnoîtroit son bienfaiteur , et repousseroit la main qui veut le guérir. ... .;',.

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On propose un plan de réforme ou d'amélioration qui , pour produire son effet total, requiert un certain nombre d'opérations qui peuvent se faire tout à la fois ou successivement, sans intervalle ou avec de courts intervalles. Le sophisnie consiste à jeter à la traverse l'idée d'une marche graduelle , à vouloir séparer ce qui devroit faire un tout, et à rendre la mesure nulle ou inefficace en la morcelant.

Cet expédient est un des plus adroits et des plus sûrs. Tant qu'on.reste dans les termes généraux, il est facile de donner à cet argument vne apparence plausible. Tout se fait par degrés dans la nature. Tout doit aller par degrés dans la politique. La marche graduelle est escortée de toutes les épithères flatteuses, elle est tempérée , elle est paisible, elle est conciliante. La marche opposée est téméraire, elle est alarmante; elle a contre elle l'espé- , rience universelle. Un orateur qui sait manier ces lieux communs et qui ne spécifie rien, peut n'en jamais finir.

Dire que des opérations doivent se suivre graduellement, c'est dire qu'elles doivent se suivre dans un ordre tel qu'elles s'appuient et se facilitent réciproquement. C'est dire qu'on doit commencer un édifice par la base et non par le sommet. Reprocher en ce sens à des opérations politiques de n'être pas graduelles, c'est faire l'objection la plus raisonnable (1).

Le sophisme consiste à se servir de la juste faveur attachée à ce sens du mot graduel, pour tirer de ce mot senl une excuse , un prétexte pour ne pas faire ou ne pas finir des opérations contre lesquelles on n'a rien de solide à objecter.

Supposez cinq ou six abus qui ont tons besoin d'être réformés avec la même promptiinde et qui peuvent tous l'être à la fois. Le sophisme , sans autre raison que la magie du mot graduel , permet de corriger l'ún, et ne souffre pas qu'on attaque les autres.

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(1) Telle fut la grande erreur des révolutionnaires françois. Ils commencèrent par décréter ce qu'ils ap' peloient des principes, et ils de pouvoient plus revenir sur leurs pas pour organiser le Gouvernement. Ils détruisoient l'ordre judiciaire avant d'en avoir établi un nouveau. Ils abolissoient les impôts avant d'avoir pourvu à leur remplacement, etc., etc., etc.

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). 95 La justice à laquelle le riche et le pauvre doivent avoir un droit égal est mise , par les frais de procédure , hors de la portée des neuf dixièmes du peuple. Vous proposez la suppression des taxes juridiques. On ne conteste pas le mal, on ne conteste pas le remède. Mais avec le charme de trois syllabes, avec Je simple son du mot graduel, on réduira d'abord la réforme à la suppression d'un disième , de ces frais inutiles , et ensuite d'un autre dixième, de manière que dans un siècle ou deux , la justice sera enfio accessible à tont le monde.

Vous avez peut-être dans votre code cent modificatious de délits portant des peines capitales qu'on n'exécute jamais. On vous propose de passer l'éponge sur ces lois d'un temps d'ignorance et de barbarie. Le sophisme ne permet de les attaquer que l'une après l'antre, a in que vous soyez cent ans à mettre vos lois au niveau de votre civilisation actuelle.

Supposez un homme à qui sa fortone ne permet plus d'entretenir un seul cheval sans s'endetter , mais qui étoit accoutumé à en avoir dix. Pour transférer, sur ce théâtre dom'estique, la sagesse et le bénéfice du système graduel, recommandé sur le grand théâtre po

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litique, voici le langage que vous devez tenir à votre ami ruiné. Employez une année à connoître quel est celui de ces chevaux dont vous · devez d'abord vous défaire ; l'année suivante,

si vous avez pris votre parti, vous ferez le sacrifice d'un ou de deux; et après avoir ainsi établi votre réputation d'économie , vous irez votre train comme à l'ordinaire , vous garderez vos chevaux et vos dettes,

Ceux qui sont gagnés par ce sophisme , se laissent troniper par quelque coniparaison , quelque métaphore qui leur présente l'image d'une catastrophe physique , amenée par un excès de célérité, par exemple , un malade lué par des saignées trop rapides, un char emporté dans des précipices par des coursiers fougueux ; un vaisseau subniergé pour avoir déployé trop de voiles dans un temps d'orage: mais ils ne font pas attention que toutes ces expressions figurées peuvent se rétorquer contre eux, qu'elles supposent toutes un degré d'imprudence extraordinaire, et que si la mesure en question pouvoit justifier l'application d'une de ces métaphores, son absurdité seroit démontrée.

Les amis d'un plan de réforme savent trèsbien tout ce qu'ils oct à craindre du mot

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