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yait aussi espérer s'y affermir que par la même voie, ou en faisant comprendre expressément cet article dans le traité de paix. Mais ni la France, ni aucun de ses alliés n'avaient pris sur cela aucun engagement formel, et les Espagnols étaient disposés à tout sacrifier plutôt que de se relâcher sur un point de cette importance, pour l'intérêt et la gloire de la nation. Ainsi, quoique la France donnât toujours de grandes espérances aux Portugais, et qu'elle fût en effet trèsdisposée à les servir, ceux-ci, qui avaient une ressource beaucoup plus sûre dans la continuation de la guerre, n'envisageaient qu'avec frayeur le traité qu'on allait négocier, et regardaient la ville de Munster comme le lieu fatal où ils devaient être immolés, sur l'autel même de la paix, à la vengeance et aux ressentiments des Espagnols. Cependant le roi de Portugal, pour ne rien négliger dans une affaire qui le touchait de si près, voulut avoir ses plénipotentiaires au congrès, plutôt pour l'informer de ce qui s'y passerait, que pour y agir publiquement en son nom. Car les Espagnols, qui affectaient toujours constamment de traiter les Portugais comme des rebelles, auraient rompu l'assemblée plutôt que d'avoir le moindre commerce avec eux; et ce fut pour cette raison que le roi de France conseilla au roi de Portugal de ne donner encore aucun titre à ses ambassadeurs, et de ne les envoyer à Munster et à Osnabruck que comme à la suite des plénipotentiaires de France et de Suède.

La même raison obligea les députés de Catalogne de se servir du même expédient pour se rendre à l'assemblée. Le sort de cette province dépendait absolument de la France, à qui elle s'était donnée dans un de ces moments d'emportement où l'on consulte moins son inclination que le désir de se venger, et la nécessité de trouver un appui contre une puissance dont on

se

est opprimé. La France souhaitait sans doute de maintenir les Catalans dans l'indépendance, pour affaiblir la monarchie espagnole; il était même ordonné aux plénipotentiaires français, comme nous l'avons déjà remarqué, de soutenir hautement les droits de ces peuples; mais, dans le fond, elle ne se flattait que médiocrement de conserver longtemps une si belle acquisition, qui pouvait lui échapper par une soudaine révolution, comme elle lui avait été donnée. Ainsi son véritable but était d'en tirer, tandis qu'elle en jouissait, le plus d'avantages qu'elle pourrait pour la continuation de la guerre, et même pour la négociation de la paix, se flattant de vendre chèrement aux Espagnols la restitution de cette province. Il fallait pour cela laisser ignorer aux Catalans ses véritables dispositions, de peur qu'ils ne songeassent à la prévenir en faisant eux-mêmes leur accommodement avec l'Espagne. En effet, le cardinal Mazarin fut toujours extrêmement attentif à éviter tout ce qui pouvait leur donner quelque inquiétude, mais il faut aussi lui rendre justice; car, admettant que l'exécution de ses projets l'obligeât à les abandonner, il était résolu de ne le faire que par quelque accommodement qui sauvât l'honneur de la France, et dont les Catalans n'eussent pas lieu de se plaindre.

Pour ce qui est des divers intérêts du duc de Savoie, du landgrave de Hesse et autres alliés, il suffit de dire que le principal objet du duc de Savoie était d'obtenir l'exécution du traité de Quérasque, et la restitution des places que les Espagnols occupaient dans ses États; et que le duc de Mantoue, au contraire, peu content du partage qui avait été fait du Montferrat entre lui et le duc de Savoie , voulait qu'on fît un nouveau règlement. Le landgrave de Hesse-Cassel deman

dait la cession de quelques places dont il s'était emparé, et voulait qu'on terminât à son avantage quelques démêlés qu'il avait avec le landgrave de Hesse-Darmstadt. L'électeur de Trèves, prisonnier à Vienne, demandait sa liberté et son rétablissement. Le prince palatin voulait être remis en possession de sa dignité électorale et de tous ses États. Enfin, les Grisons prétendaient faire approuver le dernier accord qu'ils avaient fait avec les Valtelins.

Mais il faut observer qu'outre les alliés de la maison d'Autriche d'un côté, et ceux de la France de l'autre, qui faisaient deux partis ennemis, il y avait encore une espèce de tiers parti qui était neutre entre les deux autres. Ce dernier parti, outre les électeurs de Saxe et de Brandebourg, les ducs de Lunebourg, était composé de quelques princes d'Italie, des Suisses, des villes libres de l'Empire, des villes anséatiques, des chevaliers de l'ordre teutonique, et de tous les princes et les États de l'Empire qui avaient quelques intérêts à démêler, et des demandes à faire dans le traité, soit à l'égard de la religion, soit relativement à leurs droits, leurs priviléges ou leurs biens. Enfin, tous ceux qui avaient quelques prétentions bien ou mal fondées, regardant l'assemblée de Munster et d'Osnabruck comme un tribunal souverain qui allait régler en dernier ressort tous les intérêts de l'Europe, y envoyèrent leurs députés chargés de présenter leurs griefs, et en attendirent la décision; de sorte que cette fameuse négociation intéressait généralement tous les princes de l'Europe, si on excepte les rois d'Angleterre, de Danemark et de Pologne, le grand-duc de Russie, le pape, et la république de Venise. Encore faut-il remarquer que, quoique ces deux derniers n'intervinssent au traité que comme mé

diateurs, ils ne laissaient pas d'y prendre beaucoup de part en ce qui concernait la paix d'Italie, et le pape en particulier pour ce qui touchait la religion, qui étaitmenacée de perdre beaucoup de sa supériorité en Allemagne. Le roi de Danemark, après avoir perdu sa qualité de médiateur par la déclaration de guerre que les Suédois lui firent avant le commencement de la négociation, ne prit plus d'autre part au traité, pour ce qui regardait la Suède, que celle qu'un ennemi jaloux prend à la fortune de son rival. Il ne laissa pas d'envoyer à l'assemblée un résident pour veiller aux intérêts du prince, son fils, archevêque de Brême, et aux siens, même si l'occasion s'en présentait. Le roi ou le parlement d’Angleterre aurait dû prendre une semblable détermination en faveur du prince palatin; mais les divisions intestines qui continuaient à déchirer ce royaume ne leur permettaient pas de songer aux affaires étrangères : l'Angleterre, la Pologne et la Russie furent ainsi les seuls États dont on ne vit point les ambassadeurs à Munster ou à Osnabruck.

Après avoir exposé, comme nous venons de le faire, la nature, le nombre et la complication des intérêts qui se trouvaient en présence, dans les deux assemblées, nous allons suivre, maintenant, la marche progressive de leurs travaux.

La lenteur avec laquelle le grand nombre d'ambassadeurs et de ministres que nous avons fait connaître, se rendit au congrès, obligea d'abord d'en différer l'ouverture. Les ministres de France arrivèrent les derniers de tous, le comte d'Avaux le 17 mars, et Servien le 5 avril 1644. Ils s'excusèrent par l'événement imprévu de la mort du cardinal de Richelieu et de Louis XIII, et par la nécessité où ils avaient été de s'arrêter en Hollande. Le but de ce voyage avait été d'engager les États-Généraux à faire cause commune avec la France dans les négociations qui allaient s'ouvrir.

Dès son arrivée, le comte d'Avaux eut à se proposer un objet bien important : il s'agissait de seconder les vues politiques du cardinal Mazarin , qui voulait détacher les princes et les États de l'Empire des intérêts de la maison d'Autriche, par l'espoir d'une entière indépendance. Il forma donc, à cet effet, des intelligences et des liaisons dans plusieurs villes d'Allemagne. Il recevait quelquefois par cette voie des avis précieux que la cour de France mettait à profit; mais la négociation de Munster était de toutes les occasions la plus favorable pour le dessein du cardi

tous les membres de l'Empire celui dont l'empereur tirait de plus grands secours pour la guerre, avait donné, dans la diète de Francfort qui durait encore, des marques d'une disposition prochaine à se soustraire à l'autorité de l'empereur, pour traiter à Munster ou à Osnabruck de leurs intérêts particuliers avec une entière indépendance. Le comte d'Avaux crut que rien ne serait plus propre à les affermir dans cette résolution qu'une lettre adressée à tous les membres de la diète, où, en les faisant ressouvenir de leurs droits, on les inviterait à l'assemblée de Munster pour y traiter en pleine liberté. Il proposa son dessein à la cour de France, qui l'approuva; et, en attendant l'arrivée de Servien, il composa la lettre; mais il ne voulut l'envoyer qu'après la lui avoir communiquée. Il ne jugea pas non plus à propos de l'écrire au nom du roi, ne pouvant pas prévoir bien sûrement l'effet qu'elle ferait sur les esprits; et puisqu'il y avait quelque risque à l'écrire, à cause du chagrin qu'elle

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