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ne la croyaient pas sur le point de devenir aussi redoutable qu'elle le devint en effet, car elles ne pouvaient pas deviner le génie de Colbert, qui créa la richesse nationale de la France.

D'ailleurs on avait vu dans la puissance de la Suède en Allemagne un contre-poids suffisant pour contenir la France. Mais les grandes choses qu'avait faites la Suède laissaient trop attendre de ses moyens; car le rôle brillant qu'elle jouait était un coup de force, et non le résultat naturel et durable de sa position; c'était l'effet de l'impulsion donnée à un peuple énergique par un homme extraordinaire, et à ce mouvement rapide devaient succéder la fatigue et la faiblesse. On a regretté que les plénipotentiaires de Munster n'aient pas eu l'idée de créer en Allemagne même, sur les bords du Rhin, une puissance considérable, qui pût arrêter au besoin l'Autriche et la France, et servir d'égide aux autres États de l'Empire germanique. Il fallait que l'expérience en fît sentir la nécessité : le concours de circonstances heureuses, l'habileté d'une maison souveraine et le génie du grand Frédéric ont en partie réalisé cette idée dans le siècle suivant; mais c'est dans le nôtre, et pour ainsi dire sous nos yeux, qu'elle s'est définitivement accomplie.

Indépendamment de son influence sur la garantie publique des États de l'Europe, on ne saurait dire que la guerre de Trente ans ait produit quelque avantage à l'humanité, et qu'elle ait accéléré le mouvement des esprits. Cette guerre désastreuse n'a point fait faire, comme d'autres, des progrès aux arts mécaniques. La grande consommation qu'elle a occasionnée aurait dû amener de plus grands efforts et multiplier les productions de tout genre. Toutefois comme elle ne se fit pas avec l'excédant du revenu des nations, mais avec le capital même, elle enleva les avances nécessaires au

travail et le paralysa. Comme elle ne fut pas conduite par des moyens réguliers, elle ravagea toutes les contrées qui en furent le théâtre, ne laissant aux peuples que le découragement et la misère. Cependant le mouvement qu'elle imprima aux hommes, et qui leur donna le besoin de l'activité, ne fut pas perdu, et survécut à la guerre. Les passions qui n'avaient amené que des destructions prirent à la paix une autre direction, et aimèrent mieux produire des objets utiles que de rester inactives , ou de ne pas trouver les moyens de se satisfaire. Mais, en Allemagne, où les ravages avaient été poussés au delà de toute appréciation, il devait s'écouler bien du temps avant que, selon les lois que la nature suit dans le développement des sociétés humaines, le travail amenât la richesse ; la richesse l'ennui, la curiosité et le goût du plaisir; l'ennui la curiosité, les progrès des arts et des sciences.

D'ailleurs, les génies heureux ne manquaient pas : le grand siècle préparait son immortel cortége. Mais ces génies, un moment comprimés, attendaient que des circonstances favorables les fissent éclore ou s'attachaient exclusivement à la guerre et à la politique. De tout temps ces objets, à la fois vastes et vagues, importants et brillants, ont fixé de préférence les regards des hommes, et dans la première partie de ce siècle surtout, ils paraissent avoir absorbé l'attention et les forces. Peu d'époques offrent un plus grand nombre de noms justement célèbres; dans les deux partis brillèrent de rares talents; jamais on n'avait vu plus de capitaines habiles, plus d'hommes d'État d'un génie supérieur: Gustave-Adolphe, Weimar, Chrétien de Brunswick, Mansfeld, Horn, Banner, Torstenson, Wrangel, Koenigsmarck, à la tête des Suédois; en France, Gassion , Guébriant, Turenne et Condé; et dans les ar

mées de l'Autriche, Maximilien de Bavière, Bucquoi , Mercy, Tilly, Wallenstein, Gallas, Piccolomini, Jean de Werth, sont des personnages placés, à la vérité, à une grande distance l'un de l'autre, mais qui tous vivront dans l'histoire. Richelieu, Mazarin, Oxenstiern et Olivarez; Salvius, d'Avaux , Servien, Lyonne, Trauttmansdorff, Volmar, Brun, Saavedra, Paw, Contarini , tiendront longtemps encore le premier rang entre les ministres et les négociateurs.

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« L'ensemble des États d'Europe , nonobstant les différences particulières qui les distinguaient entre eux, a formé jusqu'à ces derniers temps un système de monarchies prépondérantes dans lequel les républiques étaient seulement souffertes par une sorte de tolérance ; à peine faisait-on exception pour celles des Provinces-Unies qui s'étaient élevées à un degré considérable de puissance. Cette prépondérance des monarchies eut la plus grande influence sur l'esprit de la politique européenne. Il en résulta : 1° que les nations ne prirent que très-peu de part aux affaires publiques, et que ces puissantes factions qui soulevèrent tant d'orages dans les grandes républiques de l'antiquité leur eussent été totalement inconnues sans les querelles excitées par la religion; 2° que de la concentration presque constante des affaires publiques dans les mains des princes et des ministres naquit cette politique de cabinet qui caractérise le système des gouvernements de l'Europe.

Quelle que soit, en conséquence de ce système, l'uniformité de l'histoire moderne comparée à l'histoire ancienne, elle comporte et présente encore cependant une assez grande variété. On a vu toutes les formes de monarchies réalisées en Europe; la monarchie héréditaire et la monarchie élective, la monarchie illimitée et la constitutionnelle, et jusqu'à celle qui n'offre qu’une ombre de royauté; de même qu'entre le petit nombre de ses républiques, on a pu observer plusieursgradations depuis la pure aristocratie de Venise jusqu'à la pure démocratie d'un canton de bergers. Ces différentes pratiques étendirent beaucoup le cercle des idées politiques alors en circulation. L'Eu

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