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Cependant la Russie, paraissant peu attentive aux intérêts de l'Occident, resserrait les liens qui l'unissaient déjà si intimement à la Prusse, et se rapprochait de plus en plus de l'Autriche, préoccupée alors de ses possessions d'Italie, où, depuis des siècles, elle s'applique avec succès à faire prévaloir son autorité; enfin l'on pouvait apercevoir dans les Conférences de Münchengratz, dans les camps de Kalisch et de Vossnécensk un concert qui formait contre-poids à la quadruple alliance. Mais la question orientale, à laquelle se rattachaient les affaires des provinces Moldo-Valaques et de la Servie , était toujours le point de mire de la politique russe; nonseulement parce qu'elle présentait une occasion de contrarier les vues de l'Angleterre, mais aussi parce que le destin de la Turquie lui semblait près de s'accomplir.

En effet, Méhémet-Ali, qui ne cessait d'étendre la puissance qu'il avait élevée sur les débris des Mameluks en Égypte et des Wohabis en Arabie, aspirait encore à de nouveaux agrandissements et à une complète indépendance. Les secours considérables qu'il avait fournis à son maître contre les Grecs insurgés, lui servaient de prétexte pour multiplier ses exigences; mais le suzerain, irrité de son insoumission , ne tarda pas à entreprendre de le réprimer. La lutte s'engage, mais les succès de l'armée d'Ibrahim, qui s'apprête à franchir le Taurus, contraignent la Porte à implorer le secours de la Russie. Presque aussitôt, il est vrai, cette demande est révoquée; mais déjà, comme par *enchantement, seize mille Russes étaient venus camper sur la côte asiatique du Bosphore.

Cependant, grâce à l'intervention officieuse des puissances européennes, la paix est conclue, et l'empereur Nicolas, fidèle à ses engagements, rappelle en juillet les troupes que, depuis le mois d'avril, il avait mis à la disposition du sultan. C'est à cette occasion que, dans une lettre restée célèbre, ce prince écrivait au comte Orlof, son ambassadeur à Constantinople : Lorsque la divine Providence a placé un homme à la tête de soixante millions de ses semblables, c'est pour donner de plus haut l'exemple de la fidélité à sa parole, et du scrupuleuso accomplissement de ses promesses.

Toutefois, l'empressement de la Russie à venir au secours de la Porte fut reconnu par le traité d'alliance conclu pour huit années à Unkiar-Iskelessi, acte fameux, dont on a dit : qu'il remettait, dès ce moment, les clefs du Bosphore au futur dominateur de Constantinople, parce qu'un article additionnel et secret révoquait, au profit des Russes, la défense du passage des Dardanelles, auparavant interdit aux vaisseaux armés de toutes les puissances : l'Autriche, la France et la Grande-Bretagne protestèrent contre ce traité.

On ne se faisait point illusion sur la durée de la convention de Kutayeh, qui avait été arrachée au sultan par une invincible nécessité. Les deux questions de l'indépendance et de la transmission héréditaire du pouvoir de Méhémet étaient restées en litige. En 1839, elles amènent de nouveau la guerre: Mahmoud descend au tombeau assez à temps pour ne pas apprendre la défaite de son armée à Nézib, tandis que cette victoire semble promettre au vice-roi qu'il touche au but de ses longs efforts. Cependant l'intérêt des puissances européennes est de défendre le trône du nouvel empereur, du jeune Abdul-Medjid. Mais d'une part, la France n'admet pas l'emploi de la force contre le pacha, qu'elle protége; et de l'autre, la Russie, et avec elle l'Autriche et la Prusse, entièrement opposées aux idées égyptiennes, ne veulent pas que le sultan se désiste d'aucun de ses droits.

L'Angleterre, irritée du refus que lui avait fait pré

LXXIX

- LXXIX – cédemment la France de forcer les Dardanelles, à pavillons communs, et lui reprochant, en outre, les négociations séparées qu'elle suivait à Alexandrie, adopte une politique décidément hostile à la France, et fait conclure, sans sa participation, entre les quatre grandes puissances, le traité de Londres, du 15 juillet 1840, ayant pour objet la soumission du pacha par la voie des armes. Une expédition combinée de l'Angleterre et de l'Autriche, d'intelligence avec l'armée turque, contraint donc Méhémet à céder. La Porte recouvre la Syrie, Candie et les villes saintes; mais elle confirme au vice-roi la possession de l'Égypte, transmissible dans sa descendance masculine, et lui donne le gouvernement de la Nubie.

La France était restée en dehors de cette solution ; mais acceptant les faits accomplis dont elle n'a rien à souffrir, elle saisit l'occasion que lui a ménagée l'Autriche, de rentrer dans le concert européen', et elle signe le traité du 13 juillet 1841, qui, annulant la clause secrète du traité d'Unkiar-İskelessi, consacre, à l'égard des bâtiments de guerre de toutes les nations, l'ancien principe de la clôture des détroits turcs.

Ce fut donc bien, en réalité, la question orientale qui devint l'écueil contre lequel se brisa l'alliance entre la France et la Grande-Bretagne. Mais c'est à l'influence du cabinet russe que l'on fait remonter cette rupture, qui fut un chef-d'ouvre de sa diplomatie. Une première fois, la mission de M. de Brunnow, à Londres, n'avait pas obtenu le succès espéré; mais des négociations dirigées et suivies avec autant d'habileté que de persévérance assurèrent enfin ce triomphe, dès longtemps poursuivi.

Ministère du 12 mai. o Ministère du 1er mars. • Ministère du 29 octobre.

Depuis ce moment, les anciens rapports d'intimité entre les cabinets de Saint-James et de Pétersbourg ont été repris; tandis qu'un antagonisme marqué se manifestait à toute occasion, et sur tous les points, entre la France et l'Angleterre ; mais nulle part, il ne

fut plus sensible qu'à Madrid, lorsque vint à s'agiter -> la question du mariage de l'infante Luisa-Fernanda et

du duc de Montpensier. Il s'éleva, en cette circonstance, et sur une interprétation des traités d'Utrecht, une vive et brillante polémique entre M. Guizot et lord Palmerston : nous aurons à en reproduire les traits principaux, et nous devons seulement constater que le dissentiment subsiste.

Si maintenant on jette un coup d'ail en arrière, on voit que des commotions violentes ont ébranlé le système européen, l'ont modifié, mais qu'elles ne l'ont point dissout. Madrid, Lisbonne, Naples, Turin , RioJaneiro et le Péloponèse ont eu leurs révolutions : le Portugal a perdu le Brésil, qui s'est érigé en empire; les colonies espagnoles ont formé des États libres : la Grèce est devenue indépendante ; une armée russe a marché sur Constantinople et ne s'est arrêtée qu'à la vue de ses minarets. Bien plus, le foudre populaire a précipité du trône la plus ancienne de toutes les dynasties; un territoire a rompu le lien qui le retenait uni sous un même sceptre aux provinces bataves; enfin tout un peuple héroïque a tenté de ressaisir la couronne que depuis des siècles il décernait au plus digne. Eh bien ! toutes ces choses se sont accomplies en présence de l'Europe armée, au milieu des passions brûlantes, et cependant la conflagration ne s'est point engagée, la paix générale a été maintenue : c'est que partout, active, vigilante, et plus que jamais habile, la diplomatie s'est interposée; elle a fait accepter sa médiation conciliatrice et modérée, et le glaive n'a point moissonné. Un tel exemple rassure les amis de l'humanité et de la paix, condition qui seule est digne d'elle ; il autorise l'espérance que nous exprimons, en concluant, à l'honneur du progrès social, que la violence fera place un jour au droit et à l'équité : le fléau de la guerre cessera donc de décimer les peuples, et les résultats qui jadis étaient le prix du sang et de la victoire ne seront plus que le produit heureux des hautes combinaisons politiques et de l'intervention puissante de la diplomatie.

Mais qu'est-ce que la Diplomatie ? C'est ce que nous allons essayer de définir dans la section suivante.

« EelmineJätka »