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IDÉE GÉNÉRALE DE LA DIPLOMATIE.

Cette expression, que l'on trouve usitée dans le langage des cours depuis la fin du xviie siècle, signifie, dans son acception la plus étendue, la science des rapports et des intérêts respectifs des États, ou l'art de concilier les intérêts des peuples entre eux; et dans un sens plus déterminé, la science ou l'art des négociations; elle a pour étymologie le mot grec ditawych, duplicata, double ou copie d'un acte émané du prince, et dont la minute est restée. La diplomatie et la diplomatique, malgré l'apparente analogie de leur dénomination, ne doivent pas être confondues l'une avec l'autre; le dernier nom sert à désigner la connaissance technique des chartes et diplômes.

La diplomatie embrasse le système entier des intérêts qui naissent des rapports établis entre les nations; elle a pour objet leur sûreté, leur tranquillité, leur dignité respectives, et son but direct, immédiat, est,

bonne harmonie entre puissances.

Les principes de cette science ont leur source dans le droit international ou droit des gens positif qui forme

sente l'ensemble des règles admises, reconnues, consacrées par la coutume ou par les conventions, et qui fixent les droits et les devoirs des États, soit en paix, soit en guerre. Ici, contrairement à ce que nous avons remarqué touchant le droit des gens philosophique, et malgré l'indépendance des nations, les lois qui gouvernent leurs rapports ne sont pas dépourvus de sanction. « L'intérêt des États est tellement lié à l'observation de ces lois, a dit M. P. Royer-Collard, qu'ils ne peuvent presque jamais s'en écarter, dans des circonstances graves, sans compromettre leur propre conservation ou au moins leur bien-être. Il se trouve en Europe un assez grand nombre de puissances égales en force et en richesses, toutes capables de lutter contre la nation qui voudrait troubler l'ordre général, et toutes les fois qu'un peuple s'est montré manifestement injuste, il a été obligé de céder tôt ou tard devant la résistance des autres. » C'est dans ce sens que l'équilibre politique est véritablement le principe conservateur du droit international.

Dans les limites qui sont assignées au domaine de la diplomatie, on comprend tous les points qu'il importe à une nation de poursuivre, afin d'assurer sa conservation, son indépendance et sa prospérité, et de se garantir contre toute entreprise de la part de l'étranger.

Quant à la forme sous laquelle son action se développe, elle consiste dans le mode que suit le gouvernement pour appliquer les principes qu'il reconnaît, et pour soutenir ses droits avec justice et efficacité. Cette forme a dû nécessairement subir des variations nombreuses; en effet, si la diplomatie remonte à l'origine des premiers rapports des peuples entre eux, si elle est aussi ancienne que la division du genre humain en peuplades différentes, son action et les formes de son action n'ont pas toujours été les mêmes. Ainsi, les ambassades, autrefois, n'étaient qu'accidentelles et temporaires, mais depuis la fin du xvie siècle, elles sont devenues permanentes dans tous les États de la grande famille européenne; et cette permanence, qui réunit dans toutes les capitales les envoyés de toutes LXXXIV – les puissances, a fait naître une diplomatie d'un genre nouveau, toujours animée, toujours vivante, et qui revêt encore des formes diverses, suivant la nature des intérêts qu'elle poursuit, et aussi selon la position et le caractère des souverains et de leurs agents.

C'est cette situation nouvelle, qu'il avait étudiée de près dans le cabinet du cardinal de Tencin, qu'un célèbre publiciste a essayé de peindre avec des couleurs peut-être trop vives. Quand l'Europe, dit-il, paraît dans le calme le plus grand , le cabinet des politiques est encore agité sourdement par les hai nes et les autres passions nationales, qui craignent quelquefois de se montrer, mais ne cessent jamais d'agir. On tâte les dispositions de ses alliés, on veut leur communiquer ses espérances et ses craintes. On travaille à diviser ses ennemis, on fait naître des soupçons. Si quelques puissances négligent leurs intérêts par ignorance , ou si une paresse léthargique engourdit leurs forces, la fermentation des esprits augmente, et on ne forme que des projets pour les accabler. Dans cette position, quel est l'État qui médite une grande fortune, ou seulement occupé de sa conservation, qui n'ait pas besoin d'observer les mouvements des passions, et de négocier, c'est-à-dire de se ménager des alliés et leurs secours, de prévoir les desseins de ses ennemis, de prévenir leurs démarches, ou de s'opposer à leurs manœuvres ? Cette sorte de confiance, par laquelle on ne compterait que sur ses propres forces, serait nécessairement accompagnée d'une stupidité, d'un orgueil ou d'une dureté, symptômes sûrs d'une décadence prochaine. C'est aux négociations à préparer le succès qu'on attend de ses forces, en les multipliant par des alliances, à concilier des amis , à procurer un appui à la faiblesse, et à manier de telle sorte les esprits, qu'ils ne soient ni jaloux de votre pros

périté, ni tentés de vous abandonner dans l'adversité.

A cette origine, que nous venons de signaler, de l'établissement des ambassades permanentes, l'art de négocier n'était encore que l'art de faire réussir telle ou telle affaire en particulier. Les conseils des princes, au lieu de conduire les négociations par les grands principes qui en font aujourd'hui une science qui augmente ou affermit la grandeur des États, se contentaient de prendre, suivant la différence des conjonctures, les formes différentes qu'ils jugeaient les plus propres à faciliter le succès de chaque affaire en particulier, et la politique, par là toujours occupée de petits détails et sans vues générales, bien loin de se rendre maîtresse de la fortune, était obligée d'obéir à tous ses caprices, et souvent se repentait de ses succès mêmes. Dans la suite, on a vu quelques princes et quelques ministres dignes de leur place mettre leurs nations sur la bonne voie, mais tantôt leurs successeurs ont été incapables de pénétrer la profondeur de leurs vues, et tantôt, conduits par leurs seules passions, ils ont plus agi pour leur avantage particulier que pour le bien du pays. Ce n'est que dans les États bien constitués, où le plus grand mérite est sûr d'obtenir les plus grands emplois, que les lumières s'augmentent, se communiquent et se conservent inviolablement.

- Une savante école moderne a envisagé la diplomatie au point de vue de ses doctrines, et voici la formule par laquelle se trouvent expliquées les généreuses tendances de sa théorie :

«La diplomatie est la science de l'harmonie entre les États. Son but légitime est de conduire le genre humain à la division, en nations, la plus régulière et la plus favorable au libre développement des individus, et d'établir entre ces corps divers les rapports les plus

pacifiques et les plus propres à leur perfectionnement mutuel. Ainsi définie, la diplomatie est la plus sainte et la plus élevée des sciences purement humaines. Elle ne considère point, comme la législation ordinaire, l'intérêt d’un peuple en particulier; elle considère l'intérêt de tous les peuples ensemble; le bonheur du monde est son objet, et chassant les inimitiés nationales, elle tend à faire de la terre le reflet du ciel. De même que la théologie nous donne un idéal de Dieu, de même la diplomatie se propose de nous donner un idéal du genre humain; et de même que la théologie, par la beauté du sentiment qu'elle nous inspire, nous porte à nous rapprocher de la Divinité, de même la diplomatie, par les sympathies qu'elle éveille dans nos âmes, doit nous porter à seconder de tous nos efforts la tendance des nations vers leur concert final. »

Mais il existe une autre école qui a la prétention d'être fort ancienne, et qui se disait éminemment pratique, aux temps de Louis XIV, de Catherine, de Frédéric et de Napoléon. Pour cette école, toute la science se réduit à un seul principe, et voici comment l'expose un de ses apologistes, par l'organe du plus charmant narrateur :

« Avant de m'éloigner de la France, je vis fréquemment le baron de Grimm, Allemand très-spirituel, correspondant habituel de l'impératrice Catherine. Cette liaison me fut très-utile : M. de Grimm me donna beaucoup de détails sur une cour qu'il m'était si important de connaître; et, comme il se prit pour moi d'une vive amitié, ses lettres et les éloges qu'il m'y

M. le comte de Ségur. Il venait alors d'être nommé ministre de France en Russie.

« EelmineJätka »