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Néanmoins, la partie principale du livre est celle qui concerne l'impôt; nulle matière ne convenait mieux à l'esprit net, positif et scientifique de M. Roscher. Aussi faisons-nous des veux pour que quelque ardent adepte des études économiques et historiques se décide à traduire, sans retard,ce remarquable ouvrage. On ne saurait trop multiplier en France les moyens d'éclairer l'opinion sur tout ce qui a trait aux impôts et aux finances, tant elle montre d'indifférence et d'imprévoyance à une époque de déficit invétéré et de délabrement de nos budgets, si prospères, il y a quelques années.

M. Roscher n'a pas attribué moins de 14 chapitres à l'examen des diverses formes de l'impôt. Les questions théoriques sont abordées aussi bier que les questions pratiques; c'est un manuel d'autant plus complet, que M. Roscher reconnait loyalement tout ce qu'il a pu emprunter à ses devanciers, notamment aux économistes français.

E. FOURNIER DE FLAIX.

LO STATUTO E IL SENATO, studio di FedELE LAMPERTICO. Roma, 1886.

M. le sénateur Lampertico, dont nous avons rappelé à diverses reprises les travaux économiques, a publié tout dernièrement ce nouvel ouvrage sur « le Statut et le Sénat » ; livre politique, consacré à montrer comment s'est lentement faite la constitution politique de l'Italie actuelle depuis les modestes assemblées communales et provinciales du Piémont jusqu'aux chambres actuelles, le Sénat et la Chambre des députés.

En suivant les diverses époques et les diverses phases du pouvoir législatif en Italie, M. le sénateur Lampertico a été amené à examiner une question qui se rattache plus spécialement aux matières économiques. Quelles attributions convient-il de reconnaitre, en ce qui concerne les finances et les impôts, au pouvoir législatif ? Convient-il que chaque facteur de ce pouvoir ait les mêmes droits ? La question est délicate. Aux États-Unis, le Sénat et la Chambre des représentants ont les mêmes droits avec des attributions différentes. En Angleterre, non seulement les droits ne sont pas les mêmes, mais le pouvoir législatif est limité par la tradition et par la jurisprudence. En Italie, les idées françaises ont prévalu ; les droits sont les mêmes, quoique l'influence financière réelle appartienne plutôt à la Chambre des députés qu'au Sénat.

Le livre de M. le sénateur Lampertico, écrit avec une sobriété sévère qui n'enleve rien à la clarté, forme une sorte de commentaire comparatif de la constitution politique actuelle de l'Italie,

E. FOURNIER DE FLAIX.

LE ZITU-GO-KYAU-DO-Zi-KYAU, ou l'ENSEIGNEMENT DE LA VÉRITÉ, par le

philosophe KOBAUDAÏSI, traduit par M. L. DE Rosny. In-8, 1887.

Le Zitu-go-kyau-Do-zy-kyau ne rentre pas absolument dans le domaine particulier du Journal des Economistes, et quant à nous, nous ignorerions encore Kobaudaïsi et An-nen-o-syau, si M. Léon de Rosny ne nous les eût présentés avec un éloge, qui, pour être très rétrospectif, (Kobaudaïsi est mort vers l'an 800) n'en est pas moins académique. Ce qui vaut mieux, l'introduction de M. de Rosny nous édifie sur la condition des femmes dans la Chine de Yao, de Chun et de Yu. Nous nous félicitons d'apprendre que les femmes ne sont pas en Chine ce qu'un vain peuple pense. La hao-kieou élit, en liberté, « le bien-aimé de son cæur »; elle est pour l'homme « la modératrice de ses résolutions impétueuses, son intelligente conseillère, son inspiratrice prudente et dévouée, son verbe de clémence ». Elle rencontre, d'aventure, « des paroles shakespeariennes ». Le « yin » et le « yangi », le principe mâle et le principe femelle, « jouissent, dans l'empire du Milieu, d'une égalité virtuelle; » on y admet « la parité de ces deux facteurs de la vie morale et physique ». Ce n'est pas la Chine qui retarde sur nous, c'est nous qui retardons sur la Chine. Mme Auclert sera ravie de lire, ne fût-ce pas dans le texte primitif, le Zitu-go-kyau Do-zy-kyau. Cela seul eut mérité que M. de Rosny nous le rendit abordable. Mais ce n'est pas tout, et no s législateurs en profiteront.

Le philosophe Kobaudaïsi est un adversaire déclaré du déboisement : « Les montagnes, écrit-il, ne sont pas nobles parce qu'elles sont hautes; elles sont nobles parce qu'elles ont des arbres ». Il range parmi les richesses les biens immatériels et il préfère hautement la sagesse et l'étude aux taëls d'or accumulés. Travailler sans cesse à s'instruire, la nuit au mépris du sommeil et le jour au mépris de la faim, tel doit être le but de la vie. On le voit par ces quelques exemples, l'Enseignement de la vérité est principalement un manuel de morale. Il prêche le respect des parents et des vieillards, l'amour des pauvres, l'oubli de soi. Il ne manque même pas d'à propos pour les Français de notre temps. Les comités électoraux pour raient faire commenter par les candidats cette maxime gardée pour la fin : « N'oubliez pas l'agriculteur ». J'ai dit que Kobaudaïsi professait l'oubli de soi. Peut-être le professait-il plus qu'il ne le pratiquait. La conclusion de ce recueil manque de désintéressement : « Les écoliers des âges futurs devront s'attacher à ce livre, car il est le commencement de la science ». Puisqu'il l'affirme, il faut l'en croire.

Notez que l'Enseignement de la vérité est à l'usage des adultes. L'équivalent de l'ancienne Civilité puérile et honnête, c'est le second traité,

l'Enseignement de la jeunesse, qui est du bonze An-nen-o-syau : D'ici, de là, la sociologie y trouverait d'intéressantes indications : « Si vous êtes dans la maison d'un grand, ayez les deux mains posées sur le devant de votre poitrine. - En société, saluez vos semblables. - Ne soyez pas malpropres, - etc, etc... Au demeurant,par le fond et par la forme, ces proverbes d'Extrême-Orient diffèrent assez peu des nôtres. Trop parler nuit. — Il n'y a que celui qui ne fait rien, qui ne puisse pas se tromper. -Les murs ont des oreilles.- La langue est ce qu'il y a de pire au monde. Si l'on fait en sorte que la bouche soit silencieuse comme le nez, on n'aura pas de mauvaises affaires. » – En voilà assez : le reste est dans ce ton. On devine pourtant qu'il y a bien des chinoiseries dans ce volume japonais. L'auteur met de temps en temps en scène la forêt des Sept Concepts, les navires des Quatre Degrés, la route des Huit Droitures, l'homme des Dix Défauts et l'océan des Huit Calamités. M. de Rosny veut que Kobaudaisi soit un philosophe. Ne le chicanons pas sur ce point. C'est, en tout cas, un philosophe sans élévation et sans originalité. La Chine et le Japon en ont eu, depuis Confucius, plusieurs de ce genre-là. Du moins n'en connaissons-nous pas d'autres, nous profanes, qui n'avons pas, comme Kyau-Kau, percé la fenêtre de notre chambre du côté du soleil levant et qui ne nous éclairons pas à la lumière de la lune. Ces littératures nous paraissent, sauf erreur, étonnamment dépourvues d'idées, sous la solennité de l'expression. J'entends d'idées larges et fécondes. Que M. de Rosny nous pardonne. Si nous n'avions pour garant en ces matières sa compétente érudition, nous prendrions volontiers l'ouvrage de Kobaudaisi pour une traduction en mandchou des Pensées choisies d'un philosophe français qui s'appelle Joseph Prudhomme.

CHARLES BENOIST.

Un preteso precursore della cooperazione in Francia (J. B. Buchez),

par Ugo RabbENO. Estratto della Rivista della Beneficenza pubblica et delle Istituzioni di Providenza. Milano, 1886.

L'auteur de cette brochure a pour but de prouver que Buchez n'a jamais été pour rien dans l'idée de l'Association ouvrière, dont on lui reconnait généralement la paternité en France. Etant moi même pris à parti dans cet écrit et le témoignage que j'ai rendu à ce sujet dans mon Traité d'économie sociale étant repoussé pour cause de partialité, on me permettra de rétablir la vérité des faits qui, ainsi que le proclame M. Ugo Rabbeno, a son importance pour l'histoire des idées.

C'est évidemment son aversion contre l'ensemble de la doctrine de Buchez qui a mis la plume à la main à M. Ugo Rabbeno. Il considère l'auteur de l'Histoire parlementaire comme un réactionnaire mystique, entaché de jésuitisme, dont les ouvrages sont un tissu d'étrangetés et de contradictions, tout en étant marqués de quelques traits de génie. Aussi commence-t-il par donner un aperçu général des doctrines de Buchez, notamment de celles qui concernent l'organisation économique de la société et une analyse sommaire des idées que j'ai exposées moimême dans l'ouvrage cité plus haut et qui, d'ailleurs, concordaient parfaitement avec celles de mon maître et ami. Je ne suivrai pas

l'auteur sur ce terrain, où je pourrais être entrainé beaucoup trop loin. Je ferai observer seulement que M. Ugo Rabbeno ne parait pas avoir saisi parfaitement les conceptions propres de Buchez ni connu tous les écrits de son école. Ainsi il trouve dans les livres de ce penseur les germes de l'idée d'évolution et l'influence de Lamarck; mais, au contraire, les idées de Buchez étaient en opposition directe et bien consciente avec celles de Lamarck et le système de l'évolution en général qui fait sortir le supérieur de l'inférieur par un développement lent et continu. Il a toujours vivement combattu cette doctrine et pour lui le progrès, dont il a formulé une théorie très nette, résultait d'actes créateurs distincts et successifs. De même M. Ugo Rabbeno le trouve « mystique au suprénie degré » et s'étonne que dans ma notice sur Buchez, placée en tête de son Traité de politique, j'aie déclaré que par nature il était complètement inaccessible aux sentiments mystiques. Il y a là sans doute un malentendu sur les termes. Pour certains positivistes, il suffit de croire en Dieu pour être qualifié de mystique. Dans l'usage ordinaire, le mysticisme est la disposition d'esprit dont sainte Thérèse et Swedenborg offrent des exemples. Or tous ceux qui ont connu Buchez savent que rien n'était plus étranger à sa nature que des dispositions pareilles. M. Ugo Rabbero est peut-être positiviste. Toujours est-il qu'il invoque dans le cours de sa discussion les principes des économistes et termine sa brochure par une glorification de Robert Owen, ce qui sans doute n'est pas mystique, mais tant soit peu contradictoire.

Mais je laisse de côté ces questions générales. Il ne s'agit ici que d'un point de fait : l'origine de l'idée de l'association ouvrière de production. C'est un problème d'histoire qui peut intéresser également les partisans et les adversaires de ce mode d'entreprise. Est-ce Buchez qui le premier a formulé cette idée, ou vient-elle d'autre part ? Toute la question est là.

M. Ugo Rabbeno procède à la manière des érudits qui travaillent sur des documents anciens, tandis qu'il s'agit de faits presque contemporains, dont il subsiste beaucoup de témoins vivants. Il constate que l'idée

de l'association ouvrière fut émise par Buchez dans l’Européen, dès 1831, et que ce journal publia un projet de statuts de sociétés de ce genre. Il reconnait que des tentatives furent faites à cette époque pour créer des associations ouvrières, mais qu'une seule réussit, celle qui aboutit à la fondation de la société des bijoutiers en doré. Enfin il connait le journal l’Atelier,qui depuis 1840 propagea les mêmes idées. Mais suivant lui, ces journaux n'eurent aucun retentissement, comme le prouve leur peu de durée. L'association des bijoutiers resta ignorée et isolée. D'ailleurs les statuts proposés par Buchez offraient deux particularités qu'on ne retrouve pas chez les associations de production qui existent actuellement : la stipulation d'un capital indivisible et la clause que les sociétés ouvrières ne pourraient pas employer des ouvriers non associés. Le grand mouvement coopératif qui s'est produit en 18/8 n'avait donc rien de commun avec les idées énoncées par Buchez, et les associations de production actuelles ne peuvent être rattachées d'aucune façon aux rèves de ce penseur.

Il me semble qu'ici encore M. Ugo Rabbeno ne se rend pas bien compte de l'idée de Buchez et que, se préoccupant trop de l'accessoire, il oublie le principal. A l'époque où fut publié l’Européen, le problème social agitait vivement les esprits. C'était le moment de la grande prédication saint-simonienne; le fouriérisme, de son côté, sortait de l'obscurité et gagnait de nombreux adeptes. Tandis que ces doctrines se propageaient dans la bourgeoisie, le communisme, non celui d'Owen, mais celui de Babeuf, transmis par les sociétés secrètes, envahissait les classes ouvrières. Tous ces systèmes tendaient à une rénovation intégrale et instantanée de la société, à une nouvelle organisation sociale à substituer de toutes pièces à l'ordre existant. C'est en opposition avec ces doctrines et des impossibilités morales et matérielles qu'elles impliquaient, que Buchez propusa l'association ouvrière de production, comme le moyen, le plus simple de réaliser les améliorations désirées dans la condition des classes laborieuses. Il faisait voir qu'il suffirait à des groupes d'ouvriers de trouver un premier capital, - et l'expérience a prouvé que c'était la moindre des difficultés, pour s'associer el fonder ainsi des entreprises affranchies de toute dépendance vis-à-vis des patrons et distribuant entre tous leurs membres les bénéfices de leur exploitation, et que, si ces associations se multipliaient, il en résulterait sans intervention de l'État, sans révolution violente, sans qu'aucun intérêt fût lesé, par l'effort de la classe laborieuse elle-même, une transformation lente de tout l'ordre économique. Des entreprises industrielles formées par des ouvriers associés, telle était donc la conception fondamentale de Buchez; c'est l'idée même de l'association ouvrière et je ne pense pas qu'aucune des associations qui se sont fondées depuis se soit placée

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