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hors de cette condition essentielle. Sur l'organisation intérieure de ces associations, les avis pouvaient différer. Buchez proposa la formation d'un capiial indivisible et ne voulut pas que les associations pussent employer des ouvriers non associés. Mais là se révélèrent les plus grandes difficultés pratiques, l'esprit de la législation française étant contraire à toute formation de fonds perpétuels, et les nécessités du travail ainsi que le recrutement des associations exigeant l'emploi au moins momentané d'ouvriers non associés. Ces principes ne furent donc admis qu'avec certains temperaments. Mais cela n'empêcha pas de nombreux essais de réalisation de la conception fondamentale, de l'idée même de l'association formulée par Buchez.

Si M. Ugo Rabbeno pense que les idées de Buchez n'eurent aucun retentissement au moment où elles furent émises, c'est qu'il ignore le grand mouvement intellectuel qui s'était produit sous le règne de Louis-Philippe. La presse, il est vrai, était chargée de lourdes entraves; il n'y avait ni droit de réunion ni droit d'association. Mais on publiait des brochures, et malgré la police, on se réunissait, on discutait et même on s'associait. En dehors des journaux quotidiens, toutes les écoles, religieuses, philosophiques, économistes se livraient a la propagande la plus active et les partisans des opinions les plus diverses étaient pour la plupart en relation les uns avec les autres. Je me rappelle qu'une réunion libre d'une centaine de personnes se tint pendant près d'une année tous les dimanches dans une salle de la Sorbonne, presque en face des fenêtres du commissaire de police, qui n'en fut averti que par une dispute qui s'éleva un jour dans la rue, à la sortie. Il y avait là des catholiques, des matérialistes, des phalanstériens, des communistes, des hommes de toutes les couleurs et de tous les partis ; les discussions étaient vives et intéressantes. L'idée de l'association fut débattue dans beaucoup de conférences de ce genre. Si l'association des bijoutiers fut la seule qui réussit, plusieurs autres furent tentées. La rédaction de l'Atelier qui, à partir de 1840, eut pour objet principal de propager ce mode d'entreprise était uniquement composée d'ouvriers. Ces ouvriers, dont la plupart n'appartenaient à aucune école, étaient parmi les plus actifs et les plus intelligents.

Ils avaient des relations nombreuses parmi les travailleurs et s'efforçaient surtout de combattre, par l'idée de l'association, les tendances communistes qui à cette époque étaient propagées avec ardeur. Est-il étonnant que, dans des circonstances pareilles, l'idée de l'association ait fait rapidement son chemin? Et évidemment les auteurs de cette idée n'étaient pas si inconnus que M. Ugo Rabbeno le pense, puisque Buchez fut élu président de l'Assemblée constituante de 1848 au moment de la réunion de cette assemblée et que M. Corbon, le principal rédac

teur de l'Atelier, actuellement questeur du Sénat, ne cessa d'en être viceprésident.

Mais, peut-on demander à M. Ugo Rabbeno, si Buchez et son école ne sont pour rien dans l'idée d'association, si la pensée énoncée en 1831 dans l'Européen et propagée depuis par des journaux, des écrits divers, des discussions orales, l'exemple de la société des bijoutiers, a passé inaperçue, coniment donc cette idée, qui, de l'aveu de l'auteur, était universellement répandue en 1848, a-t-elle pris naissance? qui donc l'a émise le premier? quel en est l'autenr, à défaut de Buchez? M. L'go Rabbeno ne répond pas à cette question. Il semble que, pour lui, cette idée ait poussé spontanément à tout le monde à la fois. Elle est sortie d'une sorte de fermentation du communisme et du socialisme qui avaient pour fonds commun l'association ; elle est issue des idées de Fourier, de Saint-Simon, de Cabet et surtout de Louis Blanc! Voilà qui est bien extraordinaire ! Une idée opposée directement au fouriérisme, au saint-simonisne, au communisme est née de ces doctrines mêmes et s'est dégagée dans toutes les têtes en même temps ! Mais,pour ne parler que des communistes, car c'étaient eux qui avaient, en 1848, le plus de partisans dans la population ouvrière, ils étaient alors, comme ils le sont encore aujourd'hui, des adversaires décidés de l'association; ils n'en ont jamais voulu à aucun prix ; car, si elle triomphait, la révolution sociale n'aurait plus de raison d'être, et ce n'est pas la formation de sociétés ouvrières qu'ils se proposent, c'est la direction de la production, de la distribution et de la consommation des richesses par l'État. Ce sont les enseignements communistes, aujourd'hui collectivistes, qui contribuent toujours, beaucoup plus que toutes les autres oppositions, à empêcher l'essor de l'association ouvrière. Quant à Louis Blanc, c'est une brochure que j'ai publiée en 1837 et dont il fit un éloge chaleureux dans le journal le Bon Sens, qui parait avoir appelé son attention sur cette question.

Deux ans après, il donna en effet la première édition de son Organisation du travail où l'idée de l'association était reproduite, mais mélée d'une forte dose de communisme. En 1848, ce fut l'association telle que Buchez l'avait conçue qui prévalut contre celle qu'on prêchait aux conférences du Luxembourg. Plusieurs membres de son école faisaient partie de la commission chargée de distribuer aux associations les trois millions votés par l'Assemblée constituante et le capital indivisible trouva place jusqu'à un certain point dans les statuts de la plupart de ces sociétés. Quelques-unes des associations fondées alors existent encore et c'est du mouvement qui s'est produit en 1848 que sont sorties, en définitive, toutes celles qui se sont établies depuis. M. Hubert-Valleroux a retracé dans un livre récent l'histoire de ces associations et des

modifications qu'elles ont subies dans leur esprit et leur organisation'. M. Ugo Rabbeno a grand tort de mettre en suspicion les faits constatés dans cet ouvrage. A la source de toutes les traditions et de tous les renseignements, s'occupant depuis des années de l'association ouvrière et en rapport avec toutes les personnes qui s'y intéressent, M. HubertValleroux avait chance d'être beaucoup mieux informé qu'un écrivain certainement très honorable, mais travaillant au loin sur des documents incomplets.

A. OTT.

LA JUSTICE DIVINE ET LE PROGRÈS DE L'HUMANITÉ CONTENUS DANS LES DOGMES

ET LES SACREMENTS CATHOLIQUES, par JEANNE V... — In-8. Paris, bureaux de l'Aurore, 1887.

nous

Le but de ce livre est la réhabilitation religieuse et sociale de la femme. Pour tenir dans une condition inférieure cette plus belle moitié du genre humain on invoque plusieurs raisons spécieuses ; on dit, par exemple, que la mère Eve a « fauté » et que son péché est la source première de toutes les misères de l'humanité. Mais Jeanne V... montre que l'homme faute encore plus que la femme. Si le démon a séduit la femme, c'est parce qu'il l'a trompée en lui disant que, si elle mangeait du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, elle serait semblable à Dieu. C'est l'orgueil qui a perdu Eve. Elle a regardé trop haut; voilà pourquoi elle est tombée.

« Mais si Satan lui eût dit, comme les savants de ce siècle, qu'elle serait semblable à la bête, certes, elle n'eut pas été tentée, et la chute originelle n'eut pas eu lieu »,

D'ailleurs, Marie a réparé la faute d'Eve et, même à ce point de il n'y a pas lieu de garder rancune à la femme et de la maintenir dans un état plus ou moins voisin de la servitude. Au surplus, rien dans l'Ecriture n'y autorise; et si quelques passages des épitres de saint Paul semblent placer la femme au-dessous de l'homme, Jeanne V.., nous montre qne cela vient de ce qu'on les interprète mal, et de ce que saint Paul était un citoyen du genre de nos opportunistes ou de nos possibilistes, qui conformait ses discours, ses écrits et ses actions aux goûts et aux opinions de son public.

Jeanne V... ne serait pas loin de soutenir que la femme est supérieure à l'homme. D'abord, elle a été créée après celui-ci; or, la création suit un ordre progressif, elle procède du moins au plus parfait ; puis, elle a

vue,

1 Les associations coopératives en France et à l'étranger. Paris, 1881, in-8, Guillaumin et Cie.

été formée de l'homme et non de la terre, c'est-à-dire d'une substance déjà arrivée à un plus haut degré de perfection. Ensuite, la femme est plus belle que l'homme; or, « il est certain que la beauté, la grâce et l'harmonie dans la forme, sont la perfection d'une œuvre quelconque, soit dans les arts, soit ailleurs, et que ces qualités indiquent une espèce de spiritualisation de la matière ».

Enfin, c'est la femme et non l'homme, qui est le vrai microcosme. Par les raisons susdites et par la doctrine des nombres fondamentaux de la création, la femme tient le milieu et sert d'intermédiaire entre la matière et l'esprit, entre les créatures terrestres et les célestes.

Voilà sans doute de fortes raisons pour renverser l'ordre établi et subordonner l'homme à la femme; mais Jeanne V... est bonne princesse, elle se contente de l'égalité des droits des deux sexes, et elle a raison. Etant données les différences physiques et morales qui distinguent les sexes, l'homme ne peut pas être, comme on le prétend, le chef, la tête de la femme; il ne saurait penser pour elle, la diriger.

Si Dieu a donné une tête à chacun de nous, c'est pour qu'il s'en serve; et il serait moins difficile à un homme de penser pour un autre homme que de penser pour une femme, « car deux têtes masculines ont plus d'analogie entre elles que deux têtes qui n'appartiennent pas au mème sexe».

Nous ne trouvons rien à reprendre dans toute cette partie de la thèse de Jeanne V... Mais voici où ne sommes plus d'accord.

L'auteur de la Justice divine croit que la réhabilitation de la femme ne peut être opérée que par le catholicisme; c'est la seule religion qui exalte la très sainte Vierge, et par elle, la femme; « de plus, l'Eglise romaine est la seule qui, par ses conciles, ses docteurs et ses saints, ait constamment défendu la maternité divine de Marie contre toutes les hérésies. »

Il y a là une erreur de fait. Beaucoup d'autres religions de l'antiquité, sans même sortir de notre pays, ont eu pour la femme l'estime qu'elle mérite; quant au christianisme, il s'est servi des femmes et s'en sert encore; mais il ne les a jamais servies. Le culte à Marie est, comme on sait, d'origine barbare, et non chrétienne. On n'en voit aucune trace dans les commencements du christianisme.

C'est par elle-même, par ses propres efforts, et non par une cause extrinsèque, que la femme se réhabilitera; en pareille matière, vouloir c'est pouvoir, mais sans la volonté, l'Immaculée Conception même ne changera rien à la chose.

ROUXEL.

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LA LEGISLAZIONE SOCIALE E LE QUESTIONI ECONOMICHE, studio di Angelo

MARESCOTTI. In-16, Milano, Vallardi, 1887.

M. Marescotti est avantageusement connu par un grand nombre d'ouvrages sur l'économie politique, l'histoire, etc. La législation sociale et les questions économiques est un résumé des travaux antérieurs de l'auteur, une sorte de testament scientifique, et en même temps une protestation courtoise contre les tendances, non seulement des démagogues, mais de la plupart des hommes bien pensants, des plus conservateurs même, à regarder d'un ceil complaisant et favorable les projets, qui pullulent de nos jours, de législation socialiste.

Pour M. Marescotti, le moi, la personne humaine, et sa conséquence naturelle, la propriété, forment la base de l'édifice social. C'est là ce dont ne tiennent pas suffisamment compte la plupart des réformateurs même les plus pacifiques. Pour ne parler que des plus modérés, les coopératifs et les participatifs sous-entendent qu'il y a antagonisme entre le travail et le capital, et leurs projets de réorganisation sociale tendent à combattre celui-ci.

Il y a bien antagonisme, en effet, entre les pauvres et les riches, mais loin d'être nuisible aux uns ou aux autres, il est profitable à tous. C'est un principe d'harmonie. M. Marescotti met cette assertion en évidence en comparant la société à une voûte architectonique. La solidarité sociale est constituée par segments, comme la voûte d'un édifice, et il existe entre les segments un antagonisme et une ligéométrique, qui est la loi même du mien et du tien. Chacune des pierres de la voûte a son utilité et l'on ne peut dire : cette pierre a plus de force que cette autre. De même dans l'édifice social, si une des énergies fondamentales qui le constituent manquait la voûte s'écroulerait.

Considérant les projets étranges de réforme qui sont exposés dans les journaux et revues, dans les discours des démagogues, dans les professions de foi des candidats politiques, M. Marescotti demande s'il y a dans tout cela ignorance ou mauvaise foi; il croit que c'est l'ignorance qui prédomine et il se propose de la vaincre.

Les préjugés, dit-il, peuvent se réduire à deux sortes : ne pas croire à l'énergie personnelle, et croire aux forces occultes. Il est évident, en effet, que tous les projets en question supposent: 1o que les individus manquent d'énergie, ou que cette énergie est plus tournée vers le mal que vers le bien; 2o que la loi, l'Etat, l'église ou toute autre force occulte, peut remplacer cette énergie personnelle ou la redresser.

La première de ces hypothèses dérive naturellement de la loi darwinienne de la lutte pour l'existence. Quoique positiviste, et admettant cetto loi en ce qui concerne les êtres inférieurs, M. Marescotti soutient

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