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dans ses prisons et ses soldats à Paris; sa langue et son génie nous donnèrent Corneille. Enfin elle tomba; sa fameuse infanterie mourut à Rocroy, de la main du grand Condé; mais l'Espagne n'expira point avant qu'Anne d'Autriche n'eût mis au jour Louis XIV, qui fut l'Espagne même transportée sur le trône de France, alors que le soleil ne se couchait pas sur les terres de Charles-Quint. » L'Espagne, sous la famille de Louis le Grand, s'ensevelit dans la Péninsule jusqu'au commencement de la Révolution. Ses ministres* voulurent sauver Louis XVI; « mais Dieu attirait à lui le martyr : on ne change point les desseins de la Providence à l'heure de la transformation des peuples. » Charles IV fut appelé à la couronne en 1778. Peu après parut sur la scène Godoy. D'abord favori de la reine Marie-Louise, il ne tarda pas à captiver la bienveillance de Charles IV lui-même. Huit ans s'étaient à peine écoulés depuis son entrée dans les gardes, que Godoy, avec le titre de duc de la Alcudia, était déjà à la tête des affaires, et jouissait d'un crédit tel que nul autre favori peut-être n'en avait eu de semblable à la cour de Madrid, sans qu'aucun talent remarquable justifiât aux yeuxdu publiccetascendantextraordinairesurle couple royal. Ce n'était pourtant pas non plus un homme dépourvu de capacité; de l'aveu même de ses ennemis, son jugement était naturellement sain, son intelligence extrême, sa mémoire prodigieuse. Lorsque l'habitude l'eut familiarisé avec les affaires, ses décisions étaient promptes et heureuses. Il connaissait parfaitement les hommes et les employait avec un tact particulier; mais ses dispositions naturelles n'avaient point été cultivées par l'éducation. Godoy ne savait pas d'autre langue que la sienne, qu'il parlait incorrectement. Ses manières n'avaient rien de distingué; ses expressions étaient triviales, quelquefois grossières; son style était incorrect; il ignorait les notions les plus simples et les plus élémentaires des sciences et des arts, et ne savait pas un mot d'histoire ni de géographie.Aussi, dans la longue carrière de sa faveur, joua-t-il mal son rôle dans les scènes d'apparat. A la vérité, la fortune ne lui avait pas donné le temps d'étudier; transporté comme par enchantement d'une caserne au pinacle, sa raison n'était formée ni par l'expérience de l'âge ni par celle du malheur. Il donnait à sa toilette une importance ridicule et soignait son teint comme aurait pu le faire une jolie femme. Avare et cupide, il s'occupait des plus petits détails de sa dépense, acceptait les plus modiques présents, était mesquin dans ceux qu'il faisait lui-même; il touchait les émoluments de ses moindres places. Sans aucun goût pour l'état militaire, il aimait à se chamarrer de marques distinctives et de broderies; mais il ne paraissait jamais aux revues et parades, et ne commandait jamais les manœuvres des troupes. Ses ennemis lui reprochent encore d'avoir mené une vie licencieuse, d'avoir aimé la basse flatterie, de n'avoir jamais donné preuve de courage, et d'avoir persécuté et exilé beaucoup de monde; on ne lui épargne qu'une seule imputation, celle d'avoir répandu le sang. C'est sous de telles couleurs qu'on nous présente, dans une publication faite par ordre de Ferdinand VII, l'homme auquel le faible Charles IV* livra les destinées de l'Espagne, qu'il éleva à la grandesse, qu'il fit généralissime des forces de terre, grand amiral, etc. Il avait même une garde, et il ne tenait qu'à lui de se considérer comme le vice-roi d'Espagne et des Indes. Le prince des Asturies trouvant cet homme entre lui et la Reine lui voua une haine implacable, et tous les mécontents furent dès lors du parti du Prince royal. Ce fut un spectacle révoltant pour la nation de voir la Reine préférer un favori à son propre fils. Cela seul suffisait pour faire haïr généralement le premier et attirer tout l'intérêt public sur le Prince. Mais l'indignation fut au comble, quand on vit le débonnaire Charles IV pousser la condescendance pour la Reine jusqu'à forcer sa propre cousine, la fille de l'infant don Louis de Bourbon, à épouser le favori*.

* Le comte d'ARANDA (qui venait de remplacer FLoRIDA-BLANCA) et don Manuel GoDoY, son successeur, au lieu de rompre toute relation avec la France, à l'exemple des autres gouvernements, et dans l'espoir de conserver quelque influence au sein de la Convention, avaient nonseulement déclaré la neutralité de l'Espagne, mais ils avaient aussi retiré les forces qui couvraient les Pyrénées. Enfin le jour même du jugement de l'infortuné monarque, au moment du dépouillement des votes, le président de la Convention annonça une communication du ministre des Affaires Étrangères qui transmettait une dépêche de l'ambassadeur d'Espagne.Le chevalier d'OCARIz offrait, si l'on voulait suspendre le jugement de LoUIs, d'expédier sur-le-champ un courrier à sa Cour pour solliciter sa médiation armée entre les puissances belligérantes; et il se flattait du succès de cette démarche.

* Ceux qui n'ont pas connu personnellement le roi CHARLES IV, disait un de ses ambassadeurs, n'ont pas une idée exacte de lui. Il ne manquait pas d'esprit naturel et il avait assez d'instruction; mais CHARLEs III lui avait inspiré le goût de la chasse, et, lorsqu'il revenait de la chasse, il ne voulait s'occuper de rien.Aussi reçut-il comme un bienfait de la part de la Reine la présentation du jeune GoDoY comme ministre, et il fut encore plus enchanté lorsque la Reine demanda à être admise au Conseil; car alors CHARLEs IV, calculant que son avis ne pouvait prévaloir contre l'opinion de la Reine et celle du favori, cédait à sa paresse naturelle et ne prenait aucune part aux délibérations. Plus tard, il se plaisait mieux à Naples qu'au palais Borghèse de Rome, où il habitait avec la Reine et GoDoY. Il disait un jour qu'il aimait beaucoup Naples à cause de son climat; mais qu'il préférait finir ses jours en Espagne, où il n'aurait rien à craindre, n'ayant jamais fait de mal à personne. « Il n'en serait pas de même, ajoutait-il, pour Madame et pour Godoy qui ont été la cause de la ruine de l'Espagne. »

* Afin de contre-balancer l'irritation des esprits, on voulut relever l'origine de GoDoY, et des généalogistes furent chargés de lui trouver d'illustres ancêtres : un d'eux mérita la palme ; il parvint à faire remonter la filiation de GoDoY jusqu'à l'empereur MoNTEzUMA.

Le premier acte éclatant de la politique extérieure de Godoy avait été la conclusion de la paix de Bâle ". Depuis ce traité, l'Espagne s'était montrée l'alliée fidèle de la France ; elle avait livré à Napoléon ses flottes, ses troupes, ses trésors; elle s'était soumise sans murmure à tous les sacrifices que ce dominateur imposait à ses alliés, et avait obtempéré à toutes ses réquisitions. Tant de déférence fut récompensée par la plus odieuse ingratitude. Nous allons rapporter le plus grand forfait politique de Napoléon; un acte si indigne de la majesté souveraine, que l'Europe étonnée ne voulut pas y ajouter foi, et que les documents les plus authentiques furent à peine suffisants pour vaincre l'incrédulité de ceux qui pensaient qu'un pareil retour aux pratiques ténébreuses de l'Italie du moyen âge était impossible, au milieu de notre civilisation. « Pas plus après leur mort que de leur vivant, a dit M. Guizot, il ne faut flatter les grands hommes; et leurs erreurs, leurs torts, leurs vices, leurs crimes, quand ils en ont commis, doivent être mis en lumière et sévèrement jugés. C'est le droit et le devoir de l'histoire*. »

Depuis douze ans, comme nous l'avons dit, la cour de Madrid s'était asservie à don Manuel Godoy. La pusillanimité et l'inconséquence qu'il montra dans les conjonctures difficiles où se trouvait l'Espagne, contribuèrent à affermir l'erreur qui faisait considérer les Espagnols comme une nation dégénérée, plongée dans l'apathie et incapable du moindre effort. C'est ainsi que des observateurs superficiels nous avaient dépeint une nation pleine de patriotisme, animée d'un zèle ardent pour l'honneur, attachée à son Dieu, à sa religion, à ses mœurs, à ses institutions"; mais à laquelle l'incurie d'une suite de gouvernements d'intrigue et d'égoïsme n'avait pas permis de déployer ses vertus. Napoléon la supposa telle, lorsque, confondant la gravité avec l'indifférence, il crut qu'il lui serait facile de subjuguer un peuple, à ses yeux, incapable de manier les armes.

" C'est ce traité qui lui valut le titre de prince de la Paix (d'un domaine en Amérique, et aussi par allusion), chose toute nouvelle en Espagne, où l'on ne donnait le titre de prince qu'à l'héritier de la couronne. Voy. t. V, p. 305 de cette Histoire des Traités.

* Discours d'inauguration de la statue de GUILLAUME LE CoNQUÉRANT,

" La situation politique de l'Espagne, au moment où NAPoLÉoN songea à l'annexer à sa cause, était bien différente de celle où s'était trouvée la France, au moment où la Révolution avait éclaté. En France, il y a soixante ans, les hommes des classes élevées n'étaient pas les seuls qui eussent ouvert leur esprit aux idées philosophiques; ces idées avaient également gagné le peuple : ainsi c'était le corps entier de la nation qui en était pénétré, ce qui rendait inévitable le renouvellement de toutes les institutions. Il n'en était pas de même en Espagne ; les hommes des premiers rangs, qui avaient voyagé et participé à la civilisation européenne, étaient seuls éclairés : c'est aussi parmi eux uniquement qu'il se forma un parti français. Or c'est par le peuple que l'on fait les révolutions; quand il y résiste, quand il s'y oppose, elles sont impossibles. Deux dogmes régnaient en Espagne sur l'opinion du peuple, le dogme de la légitimité de la famille régnante et le dogme catholique, l'un et l'autre assez ardents pour repousser avec fanatisme les attaques qui leur étaient livrées, l'un et l'autre, s'ils étaient opprimés, pouvant prendre les couleurs fortes du patriotisme et les couleurs horribles de la vengeance. NAPoLÉoN attaqua le premier de ces dogmes; aussitôt le peuple anglais, quia exclu de son Droit public la légitimité de droit divin, en devient le défenseur chez le peuple espagnol, et il annexe à cette cause celle du dogme catholique que cependant il repousse également de son île. On a toujours vu et l'on verra toujours que la force politique emploie les leviers de tous genres, parce que, étant la force la plus générale entre les hommes, tous les leviers humains lui appartiennent également. La conduite des Anglais, en cette circonstance, était naturelle ;elle était de droit; elle était motivée par la résistance à la destruction. Le grand malheur pour NAPoLÉoN, à cette époque, c'est que les circonstances lui tendirent un piége; la division, déjà très-prononcée dans la famille régnante, lui fournit les moyens de saisir un trône sans coup férir; il crut devoir mettre à profit une situation de choses ressemblante à celle qui s'était fréquemment présentée dans l'histoire des Romains Mais il oubliait que les Romains, dont il imitait la conduite,

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