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continué, un tumulte éclata à Aranjuez le 19 mars; aussitôt l'hôtel du prince de la Paix est forcé et mis au pillage; Godoy, abandonné de ses propres gardes, se cache dans un grenier, où il est découvert et arrêté après trente-six heures d'angoisses; entraîné dans la rue, blessé et couvert de sang, il n'est soustrait à la fureur du peuple que par le prince même des Asturies, qui promit de lui réserver un jugement solennel. Charles IV destitua le prince de la Paix et ses adhérents, des charges qu'ils remplissaient. Cette condescendance tardive ne servit qu'à augmenter le désordre, car le peuple de Madrid se crut dès lors autorisé à saccager le palais du favori; du reste, sa fureur se porta uniquement contre Godoy, et pas un cri ne s'éleva contre le Roi. Le jour même de l'émeute, Charles IV exhorta, par une proclamation, les habitants de la capitale à bien accueillir les troupes françaises qui, se rendant à Cadix, passeraient par Madrid; par un décret, il chargea le prince des Asturies de diriger le procès du prince de la Paix , et par un second décret il renonça au trône en faveur de son fils. On a pu dire, dans le temps, que cette démarche avait été imposée par la violence; mais on sait aujourd'hui que rien ne coûta moins au Roi que cette résolution; elle fut, pour ainsi dire, une suite du dégoût que depuis longtemps il éprouvait pour les affaires du gouvernement, et qu'il n'avait surmonté que pour complaire à la Reine et à son favori ". * Il montrait la plus grande satisfaction, et dit au nonce du Pape, monseigneur GRAvINA, et au comte STRoGoNoFF, ministre de Russie, qu'il n'avait jamais rien fait avec autant de plaisir;et, pour le prouver, ilajouta que son bonheur était tel, qu'il lui avait rendu, malgré le rhumatisme qui le tourmentait, la faculté de signer. Au reste, l'éloignement qu'avait

CHARLEs lV pour les affaires s'explique parfaitement par le genre de vie qu'avait adopté ce prince. Il ne s'était jamais occupé que de sa pas

Le premier soin du nouveau roi, qui prit le nom de Ferdinand VII, fut de rétablir la tranquillité à Madrid; il fallut quatre jours pour obtenir ce résultat.

Le plan de Napoléon se trouva bouleversé par l'événement du 19 mars. Au lieu d'une Cour faible et perdue dans l'opinion publique, il trouvera un jeune prince, entouré de conseillers énergiques, et acclamé avec enthousiasme par son peuple. Cependant Murat et Dupont se rapprochaient de Madrid, l'un par la route deValladolid, etl'autre par celle de Ségovie. Le 2 avril, Napoléon quitta Paris pour se rendre à Bayonne; le nouveau roi lui fit annoncer son avénement au trône. L'Envoyé de Ferdinand VII fut reçu avec froideur; mais Napoléon ne s'expliqua pas sur ses vues. Cependant Charles IV était mécontent de ce qu'on lui eût assigné Badajoz pour sa résidence future; son épouse regrettait vivement un trône auquel le désir de sauver le prince de la Paix avait seul pu la faire renoncer. A son instigation, la reine d'Étrurie, sa fille, entra en correspondance avec le grand-duc de Berg, confident supposé, mais à tort, des projets de son beau-frère ; ce prince, auquel s'offrait la perspective de la couronne d'Espagne, pour lui-même, saisit avec empressement cette occasion pour rendre impossible une réconciliation entre le père et le fils. Un de ses aides de camp fut député auprès de Charles IV, qui lui remit une protestation , datée du 21 mars, mais écrite en sion pour la chasse et de l'enfantillage appelé maison de ferme ou casa del labrador, qu'il avait fait bâtir dans le jardin d'Aranjuez, et qui n'a jamais servi pour donner un logement à la famille royale ni pour une fête quelconque. C'était tout simplement un magasin de pendules, de petits meubles et de curiosités, achetés la plupart à Paris, à des prix exorbitants. Le rez-de-chaussée de cette petite maison étant au-dessous du niveau du Tage, devenait en hiver un petit lac. Malgré cela, en 1808, CHARLEs IV, à qui la goutte ne permettait plus l'amusement de la réalité le 23, et dans laquelle il déclara son abdication extorquée par la violence et nulle. Le 23 mars, Murat entra dans Madrid à la tête d'une partie de ses troupes; les autres campèrent sur les hauteurs qui entourent cette ville. Le lendemain, Ferdinand VII qui, depuis l'abdication de son père, avait habité Aranjuez, fit son entrée dans la capitale. Sentant l'impossibilité de rien entreprendre de décisif, tant que le Roi se trouverait entouré de ses sujets, Murat résolut de tout tenter pour l'éloigner de Madrid. · Il fut aidé dans ce dessein par des suggestions perfides venues d'un autre côté, et qui, trompant le jeune roi sur les dispositions de Napoléon, l'entraînèrent dans l'abîme. Ferdinand avait d'ailleurs envoyé son frère don Carlos à la rencontre de l'empereur des Français, qui, par un ordre du jour du 2 avril, annonçait à l'armée son arrivée prochaine. « Dès lors on lui prépara un appartement au palais royal, et aussitôt l'ambassadeur Beauharnais fit déposer sur une table du salon le petit chapeau et les autres attributs inséparables de son maître. Le général Savary demanda s'il ne serait pas convenable que le prince des Asturies, nom que l'on donnait au roi Ferdinand, allât au-devant de Sa Majesté Impériale. Le duc de San Carlos, grand maître de la maison du Roi, le duc de l'Infantado, ami de Sa Majesté, et le chanoine Escoiquiz, qui avait été son précepteur, décidèrent facilement le roi Ferdinand à se porter jusqu'à Buitrago pour y recevoir son auguste hôte. » Ferdinand VII fixa son départ au 10 avril, après avoir préalablement ordonné que les ministres don Francisco Gil de Lemus, don Miguel Josef de Azanza, don Gonzalo O'Farril et don Sebastian Pinuela, présidés par l'infant don Antonio formeraient une junte suprême de gouvernement, chargée d'administrer en son absence, autorisée à prendre les mesures d'urgence, et devant, pour les affaires ordinaires, en référer au Roi par l'intermédiaire de M. de Cevallos, secrétaire d'État".

chasse, avait donné l'ordre de réunir deux millions de réaux pour agrandir cette singulière maison de plaisance.

Il convient de mentionner ici une circonstance particulière, qui contribua à décider Ferdinand VII à ce voyage ; c'est que peu après les événements d'Aranjuez, il était arrivé un courrier adressé à Godoy, et porteur de dépêches d'Yzquierdo. Cet agent y rendait compte des conversations qu'il avait eues avec MM. de Talleyrand et Duroc, et d'après lesquelles il paraissait que les vues de Napoléon se bornaient à se faire céder les provinces du nord de l'Èbre, contre le Portugal auquel il renoncerait. Le roi Ferdinand se flattait qu'il se rachèterait de ces prétentions par l'abandon de la Navarre ou par la concession d'un chemin militaire conduisant en Portugal.

La dépêche expédiée par don Eugenio Yzquierdo, était conçue en ces termes :

« La situation des choses ne me laisse pas le temps de rapporter dans tous les détails les conversations

" FERDINAND VII emmenait avec lui dans son voyage, outre son ministre des Affaires Étrangères CEVALLos, le duc de l'INFANTADo, le duc de SAN CARLos, le marquis MUsQUIz, le marquis de LABRADoR, don Juan de EsCoIQUIz, le comte de VILLARIEzo et les marquis de AYERBE, de GUADALCAZAR et de FERIA. A ce cortége royal se joignit, à Bayonne, celui qui accompagna l'infant don CARLos, et qui était composé de don Antonio CoRREA, don Pedro MACANAz, don Pasqual VALLEJo et don Ignacio CoRREA : les ducs de FRIAs et de MEDINACELI, et le comte FERNAN NUNEz, duc de MoNTELLANo, qui avaient été envoyés précédemment pour complimenter Napoléon, se réunirent au Roi dans la même ville. Quoique toutes ces personnes n'entrassent pas au Conseil privé, qui se composait principalement de celles qui étaient parties de Madrid, avec le Roi; cependant elles jouissaient de la confiance de ce prince et pouvaient aider de leurs avis dans ces circonstances délicates.

que, depuis mon retour de Madrid, j'ai eues, par ordre de l'Empereur, tant avec le grand maréchal du palais le général Duroc, qu'avec le vice-grand-électeur prince de Bénévent. « Ainsi je me bornerai à rendre compte des moyens que, dans ces conversations, l'on m'a proposés, pour régler et même terminer à l'amiable les affaires entre l'Espagne et la France; moyens qui m'ont été communiqués, avec l'intention que mon gouvernement prenne le plus promptement possible une résolution sur cet objet. « Qu'il y ait actuellement en Espagne plusieurs corps de troupes françaises, c'est un fait notoire. « Le résultat que peut avoir la présence de ces troupes est caché dans l'avenir. Un arrangement entre les gouvernements français et espagnol, fait à leur mutuelle satisfaction, peut arrêter les événements, et se convertir en un traité solennel et définitif sur les bases suivantes : « 1" BAsE. Les Espagnols et les Français pourront librement et mutuellement faire le commerce dans les colonies respectives des deux nations, en payant les mêmes droits auxquels sont assujettis les naturels. « Ce privilége sera exclusif, et nulle puissance autre que la française, ne pourra l'obtenir en Espagne, de même que la seule nation espagnole en pourra jouir en France. « 2° BAsE. Le Portugal est aujourd'hui possédé par la France : la communication entre ces deux États exige une route militaire, et par conséquent un passage continuel de troupes par l'Espagne, pour garnir le Portugal et le défendre contre l'Angleterre; ce qui serait une source de dépenses, de dégoûts, de tracasseries, et peut-être de fréquents motifs de brouilleries. « Cet objet pourrait se régler à l'amiable, en laissant tout le Portugal à l'Espagne, sous la condition de donner

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