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soupçons d'une haine innée chez les Bourbons contre sa personne et sa maison, il est certain que par les circonstances qui l'accompagnèrent, elle doit être considérée comme la déclaration de guerre la plus formelle ; mais fut-elle l'ouvrage d'un Bourbon, de Charles IV2 Votre Majesté sait, aussi bien que moi, qu'elle fut celui du prince de la Paix, qui eut à surmonter toute la répugnance du Roi, qui ne céda à ses sollicitations que par une faiblesse aussi incroyable que publique, et qu'ainsi elle ne peut être citée comme preuve de la haine du Roi contre Votre Majesté et contre sa famille. « Et que pourrai-je dire de l'amitié de son fils Ferdinand, de son attachement, de son estime et de son respect pour Votre Majesté Impériale, qu'elle ne sache déjà ? N'étant encore que prince des Asturies, il en donna une preuve bien forte, lorsqu'au risque de sa vie, il exposa à Votre Majesté le désir qu'il avait de s'unir à une Princesse de sa maison. A peine a-t-il occupé le trône, qu'il s'est empressé de renouveler par écrit la même proposition; et non content de cela, malgré la proposition des représentants de Votre Majesté à le reconnaître pour roi, il est venu solliciter en personne la même faveur, et s'est remis entre ses mains avec une confiance filiale. Nul soupçon, nulle crainte ne l'ont retenu ; il avait une trop grande idée de la justice et de la générosité ' d'un héros, objet de son admiration, pour concevoir la moindre défiance. « Quelles raisons pourrait donc avoir Votre Majesté lmpériale, pour craindre de sa part la moindre inimi

« " Il faut remarquer que ce langage était indispensable pour tirer parti de cet homme vain et cruel.La vérité ne pouvait arriver jusqu'à son cœur qu'à travers la vapeur des expressions les plus flatteuses. J'étais à Bayonne, et je parlais à un ATTILA; je n'ai pas besoin d'en dire davantage. »

tié, la plus légère aversion contre son auguste famille ou son empire, dont l'alliance est d'ailleurs, et sous tous les rapports, le premier besoin politique de l'Espagne ? Et si l'union qu'il désire avec une Princesse impériale, vient à se réaliser, n'appartiendra-t-il pas de plus près à la maison de son épouse, et ne tiendra-t-il pas davantage à ses intérêts qu'à des parents éloignés qu'il a toujours vus avec indifférence ? Ne prendra-t-il pas alors tous les sentiments d'un fils de Votre Majesté, et d'un prince de sa famille ? « L'Empereur. Allons, chanoine, vous nous débitez des contes. Vous êtes trop instruit pour ne pas connaître qu'une femme est un lien bien faible pour fixer la conduite d'un Prince, et qu'il ne peut entrer en comparaison avec les nœuds du sang et ceux d'une origine commune. Et qui peut compter sur l'influence que l'épouse de Ferdinand exercera sur son cœur ! ne dépend-elle pas entièrement du hasard et des circonstances ? sa mort ne rompra-t-elle pas toute harmonie entre la maison de son époux et la mienne ? et quand même elle serait parvenue à endormir, pendant sa vie, leur haine mutuelle, ne se réveillera-t-elle pas avec plus d'ardeur dans cette circonstance ? « Escoiquiz. Malgré tout cela, je me flatte que Votre Majesté ne prendra point mes propositions pour des contes, si elle daigne considérer l'ascendant que dans le cas particulier qui intéresse si éminemment le bien de ses sujets, une épouse remplie de mérite et de jugement doit forcément exercer sur un Prince jeune, équitable et sensible, et quelle force elle puisera dans l'attachement de son époux, pour peu qu'elle ajoute à ses grâces naturelles un peu de cet art, qui ne manque jamais à son sexe, surtout pour faire valoir la raison. Je le dis, Sire, avec cette franchise, parce que je ne parle point à un Monarque ordinaire, auquel je pourrais, si j'étais capable d'altérer la vérité, non-seulement dissimuler ma façon de penser, mais peut-être faire adopter des idées fausses; j'ai au contraire l'honneur de traiter avec Votre Majesté Impériale, dont la pénétration ne peut être mise en défaut.Je serais donc bien maladroit si tous mes discours ne respiraient pas la plus grande sincérité, qui seule peut les faire valoir. « Dans ce sens, et même dans la supposition que le mariage projeté ne se réaliserait point, la douceur et le caractère pacifique du roi Ferdinand devraient suffire pour convaincre Votre Majesté que jamais ce Prince ne renoncera à une alliance qui lui assure la protection de la seule puissance qui peut menacer son exis· tence politique ; alliance dont ses plus chers intérêts lui prescrivent la religieuse observation. Sur ce point, la façon de penser de tous ceux qui entourent notre jeune Monarque, et dont Votre Majesté doit être informée, doit confirmer cette vérité. « L'Empereur. Je sais que vous et ceux qui partagent actuellement sa confiance, connaissez trop bien ses vrais intérêts, pour lui inspirer d'autres sentiments. Mais vous figurez-vous par hasard, que jeune comme il l'est, il vous conservera pendant six mois la même confiance ? Ne vous laissez pas éblouir, chanoine, vous êtes trop honnête homme. Le premier courtisan adroit le trompera, s'emparera avant peu de toute sa faveur, vous fera éloigner des affaires, et gagné par l'Angleterre, lui fera adopter un système diamétralement opposé au sien. Non, non, je ne puis m'y fier. « Escoiquiz. Je suis assuré, Sire, que notre jeune Monarque nous connaît trop bien pour nous retirer facilement sa confiance. « D'ailleurs, son caractère quoique pacifique, est bien éloigné d'être faible : il a du talent et de la fermeté, et il en acquerra chaque jour davantage par l'expérience; et il faudrait qu'il fût réellement le plus faible et le plus inepte des hommes, pour que, quand même il nous aurait éloignés de sa personne, il se décidât, sur les simples insinuations d'un favori, supposé qu'il en eût un, à renoncer à une alliance dont tous ses sujets reconnaissent les avantages incalculables. Mais en admettant, ce dont je suis fort éloigné, cette supposition comme possible, ce ne serait jamais dans le cas où il serait uni à une Princesse de la maison de Votre Majesté Impériale; tous les favoris du monde ne pourraient alors balancer un momentl'empire de son épouse. « L'Empereur. Vous avez intérêt, chanoine, à vanter à présent la force de cet ascendant; mais moi je n'y ai pas tant de confiance. « Escoiquiz. Sire, vous n'y croyez pas autant, permettez-moi de le dire à Votre Majesté, parce qu'elle juge le caractère des autres Princes d'après le sien, qui est une exception à la règle, puisqu'il ne cède jamais à d'autre impulsion qu'à celle de son propre génie. « L'Empereur. Allons, chanoine, vous ne faites que bâtir des châteaux en l'air. Pourrai-je jamais être aussi sûr de l'Espagne sous le gouvernement des Bourbons, que sous celui d'un prince de ma famille? Celui-ci pourrait peut-être avoir quelque brouillerie avec moi ou avec mes successeurs, mais ne sera jamais un ennemi de ma maison, jamais n'en désirera la ruine, comme les Bourbons, et la défendra au contraire toutes les fois que son existence sera menacée. « Escoiquiz. En un mot, Sire, sans répéter les motifs de confiance que j'ai détaillés, tant que Votre Majesté vivra, elle n'a pas besoin d'autre garant de la fidélité de l'Espagne, soit qu'elle obéisse à un Bourbon, soit qu'elle soit gouvernée par un Prince de sa maison, que la seule prépondérance de ses talents et de ses forces. Quant aux successeurs de Votre Majesté, si, ce qui me paraît difficile, ils héritent de son génie aussi bien que de ses vastes États, ils auront les mêmes motifs de sécurité; et dans le cas contraire, le péril 'être attaqué par l'Espagne sera le même, soit qu'il y règne un Bourbon ou un Prince de la famille impériale; car, comme l'histoire nous le montre à chaque page, les liens du sang n'engagent à rien les souverains : le moindre intérêt, la plus petite ambition, le caprice d'un ministre en crédit, celui d'un favori, un engagement avec une autre famille, suffisent pour changer en ennemis irréconciliables les plus proches parents. « Mais, laissant ces choses comme trop obscures, je demande à Votre Majesté la permission de revenir aux probabilités que nous offre le présent, les seules que les hommes doivent consulter de préférence, et que je lui expose, comme je l'ai proposé, les funestes conséquences qu'entraînerait pour Votre Majesté et pour son empire un changement de dynastie en Espagne. « Toute l'Europe, les yeux fixés sur Bayonne, attend l'issue du voyage du roi Ferdinand. Si Votre Majesté, dans cette circonstance, ne prend conseil que de son cœur noble et magnanime, je suis sûr que tous les peuples lui rendront justice, et applaudiront à sa générosité. Les puissances ennemies de Votre Majesté ou envieuses de sa gloire, seront forcées d'avouer qu'elle est aussi juste avec ses alliés que terrible pour ses adversaires. Cette preuve de modération diminuera leur jalousie, refroidira leur haine, dissipera les craintes de perdre leur indépendance, craintes semées par l'Angleterre, et déjouera les intrigues de cette implacable ennemie, dont l'unique but est de former une nouvelle coalition contre Votre Majesté. « Quant à la nation espagnole, qui adore son jeune monarque, qui attend son retour avec une impatience

« EelmineJätka »