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incalculable, qui se flatte que Votre Majesté sera son appui, et qu'elle lui tiendra lieu des parents qu'il n'a jamais connus que par leur haine injuste et contre nature, qui nourrit enfin la douce espérance de voir assurer pour toujours, par le mariage de ce Prince chéri, une étroite alliance entre les deux peuples, il est impossible de peindre la joie qu'elle éprouverait de le recevoir des mains de Votre Majesté Impériale. « Votre nom, Sire, sera gravé dans le cœur de tous les Espagnols, comme celui du sauveur de la monarchie; ils ne sauront que faire pour vous prouver leur vive reconnaissance. Si Votre Majesté, comme elle l'a fait espérer, honore de sa présence la capitale, en y ramenant le jeune Roi, toute la nation la recevra à genoux, la bénira et conservera un souvenir éternel de ses bienfaits; et quand même le roi Ferdinand, attaché par tant de nœuds et surtout par ceux de la reconnaissance à Votre Majesté Impériale, voudrait jamais les rompre, l'horreur qu'un tel projet inspirerait à tous les Espagnols le forcerait bientôt à y renoncer; mais c'est une supposition que le caractère loyal du Roi ne permet pas d'admettre. Ferdinand et ses sujets, amis inséparables de Votre Majesté, la défendront à l'envi de toutes leurs forces contre ses ennemis. Aussi intéressés que les Français à abattre l'orgueil des tyrans des mers, les richesses des Indes et la marine respectable qu'ils pourront augmenter rapidement, étant désormais sûrs de l'unique puissance qui les puisse attaquer par terre, les rendront pour Votre Majesté les alliés les plus utiles, et lui donneront les moyens de mettre l'Angleterre à la raison. Quelle gloire donc et quelle utilité Votre Majesté ne trouvera-t-elle pas dans une conduite aussi conforme à la véritable politique qu'aux nobles inclinations de son cœur? « Si au contraire Votre Majesté insiste sur le changement de dynastie, elle portera à son comble la jalousie et la haine des puissances même les plus indifférentes. Leur défiance et leur crainte de perdre leur propre indépendance, éveillées par un exemple aussi terrible contre l'allié le plus fidèle, donneront de nouvelles et de plus puissantes armes à l'Angleterre pour les réunir contre Votre Majesté, et rendre la guerre interminable.

« Et que dirai-je des Espagnols?... N'en doutez pas, Sire, ils vous jureront une haine éternelle, qu'ils conserveront pendant des siècles contre la maison de Votre Majesté et contre la France. Je parle par expérience, Sire ; quoiqu'il se soit passé cent ans depuis la guerre de la succession sous Philippe V, le ressentiment des provinces d'Aragon, de Catalogne et de Valence, contre sa dynastie, contre la France et contre les Castillans eux-mêmes qui avaient défendu ses droits, ne s'est vraiment calmé qu'à l'époque du couronnement de Ferdinand : l'horreur qu'avait récemment inspirée la tyrannie du prince de la Paix, et les espérances de bonheur que leur donnait le caractère du nouveau Roi, ont seules été capables de les réunir sincèrement au reste des Espagnols , et de vaincre leurs préventions contre la famille régnante ; car jusqu'à ce moment, il ne leur a manqué qu'une occasion pour lever contre elle l'étendard de la révolte.

« Et après tout, quelle différence entre cette époque, où il s'agissait de prendre parti entre deux Princes dont les droits étaient douteux et qui partageaient tous les esprits, et le cas présent, où il ne peut y avoir le moindre doute, où ils ont un Roi qu'ils adorent, et que la force seule pourra leur en faire reconnaître un autre ? Non, ce ne serait qu'après l'extermination totale des Espagnols que celui-ci pourrait monter sur le trône.

« L'Empereur. Chanoine, vous vous appesantissez beaucoup sur les difficultés. Je ne crains rien de la seule puissance qui pourrait me donner quelque inquiétude. L'empereur de Russie, auquel je fis part, lors de notre entrevue de Tilsitt, de mes projets sur l'Espagne, qui datent de cette époque, les approuva, et me donna sa parole de n'en point contrarier l'exécution. Quant aux autres puissances, elles se garderont bien de remuer, et vos Espagnols feront peu ou point de résistance. D'abord, tous les grands ainsi que les gens riches non-seulement resteront tranquilles, dans la crainte de perdre leurs propriétés, mais encore useront de tout leur crédit sur le peuple pour le calmer. Bien plus, le clergé et les moines, que je rendrai responsables du moindre désordre, emploieront leur influence pour le même objet. Il ne reste donc à craindre que quelques émeutes de la populace; mais des punitions sévères les feront bientôt rentrer dans le devoir. Croyez qu'il est très-facile de soumettre les pays où il y a beaucoup de moines ; j'en ai déjà fait l'expérience. Les Espagnols eux-mêmes en seront un nouvel exemple, surtout quand ils verront que je leurgarantisl'intégrité et l'indépendance de la monarchie; que je leur donne une Constitution plus libre et plus raisonnable, et que je leur promets la conservation de leur religion et de leurs coutumes.

« Escoiquiz. Je respecte, Sire, les opinions de Votre Majesté Impériale; je reconnais le néant de mes lumières et de mes connaissances politiques. Mais Votre Majesté Impériale daignera me pardonner si, instruit à fond du caractère de mes concitoyens, je me hasarde à lui dire que je crois que les grands, les riches, les ecclésiastiques et les moines donneront au peuple l'exemple des plus grands sacrifices et du plus vif enthousiasme pour leur roi Ferdinand, et que toute la nation en masse se lèvera avec une ardeur et une constance invincibles pour repousser tout autre souverain que l'on voudrait lui donner. « L'Empereur. Quand tout cela arriverait, quand je devrais sacrifier deux cent mille hommes, je n'en parviendrai pas moins à mes fins, et je suis bien éloigné de croire que la conquête d'Espagne puisse coûter autant. « Escoiquiz. Mon opinion ne doit être comptée pour rien à côté de celle de Votre Majesté; je conviens que dans le premier moment, vos troupes sont prêtes et maîtresses de Madrid et des places frontières, tandis que les Espagnols n'ont ni soldats, ni argent, ni provisions de guerre, ni même un point de réunion, ni autorité qui les dirige; eh bien ! ils éprouveront des revers, ils seront battus, ils souffriront beaucoup ; mais tout cela, loin de les subjuguer, les aigrira; la fureur leur donnera des armes, le désespoir les réunira et leur fera sentir la nécessité d'adopter un système énergique de gouvernement : le Portugal fera cause commune avec eux; l'Angleterre l'épuisera pour soutenir une guerre si utile à ses vues : l'aspérité du sol offrira aux Espagnols les plus fortes positions : sept cents lieues de côtes les mettront à même de recevoir, sur tous les points, toutes les provisions et tous les secours dont ils pourront avoir besoin, soit de leurs riches colonies qui leur prodigueront leurs trésors, soitdel'Angleterre : une populationde quatorzemillions d'âmes, y compris celle du Portugal, fournira autant d'hommes que l'on voudra. Les Français, au contraire, privés des secours de la mer, dans un pays vaste, malsain pour eux et peu abondant en vivres, seront réduits à faire venir, par terre, leurs provisions de leur propre patrie, à travers une contrée semée d'ennemis et de partis innombrables qui leur opposeront partout des obstacles presque insurmontables; et quand même ils obtiendraient sur eux des avantages partiels, ils n'en périront pas moins en détail, et seront à la fin forcés de renoncer à l'entreprise. « Mais je veux accorder, qu'après la guerre la plus sanglante et la plus dévastatrice, ils réussissent à mettre l'Espagee à leurs pieds; jamais la nouvelle dynastie ne se verra tranquille sur son trône ; elle sera sur un volcan dont la force pourra seule retarder l'explosion. Votre Majesté Impériale sera forcée d'entretenir toujours deux ou trois cent mille hommes dans les provinces pour les contenir. Le nouveau Roi ne régnera que sur un monceau de ruines et de cadavres, sur les tristes restes d'un peuple désespéré et digne d'un meilleur sort, enfin sur des esclaves furieux, prompts, à la moindre occasion, à rompre leurs chaînes. Et cette occasion ne peut leur manquer un peu plus tôt, un peu plus tard : les Anglais et les autres puissances, jalouses de la France, la leur offriront bientôt. Cette guerre sera une hydre toujours renaissante, et quand même l'Espagne ne parviendrait point à secouer le joug de Votre Majesté, elle sera peut-être, par la suite et sous ses successeurs, la cause de la destruction de sa maison. « Mais en supposant, contre ma propre conviction, que l'Espagne soit soumise et tranquille, qu'elle se résigne et qu'elle s'accoutume à une domination étrangère, de quelle utilité serait son alliance pour Votre Majesté et pour son empire ? Ruinée, dépeuplée, réduite à la plus grande misère, privée de ses immenses colonies, et par conséquent de ses richesses et de sa marine, elle serait pour la France une charge d'autant plus incommode que l'immense étendue de ses côtes l'expose à de fréquentes invasions de la part des Anglais. « L'Empereur. Vous allez trop vite, chanoine; vous

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