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ports ne sera point défendue aux vaisseaux neutres, pourvu que ceux qui arrivent, n'aient été frétés, ou ceux qui sortent ne soient destinés à se rendre dans un des ports de l'ennemi, et que leur cargaison ne consiste ni en propriétés de l'ennemi, ni en contrebande de guerre. » C'est ainsi que la déclaration du 16 mai 1806 « anéantit d'un seul mot les droits de tous les Etats maritimes, » et que, « du moment de cette déclaration, l'Angleterre ne reconnut plus de neutres sur les mers ! » Voyons maintenant ce qui avait amené cette déclaration, et comment elle fut jugée dans son temps. La Prusse, à l'instigation de la France, s'était emparée de tous les pays composant l'Électorat de Hanovre, et, avant même que cet acte d'iniquité fût pleinement consommé, avait notifié par un ordre du 28 mars 1806 « que, d'après un traité conclu entre le roi de Prusse et l'empereur des Français, l'entrée des ports de la mer du Nord et des rivières qui se jettent dans cette mer, serait fermée à la navigation et au commerce britanniques, et qu'on procéderait aux arrangements nécessaires pour empêcher toute importation et tout passage des marchandises anglaises. » C'est cette mesure hostile qui amena la déclaration du 16 mai. Ce n'est point contre les neutres, c'est contre la Prusse, agissant de concert avec la France, et excluant formellement le commerce anglais de tous les ports de l'Elbe, du Wéser, et de l'Ems, que cette déclaration était dirigée. Il serait inutile de discuter ici le droit du gouvernement britannique de prendre des mesures sévères contre la Prusse; cette question au moins ne paraîtra douteuse à personne. Aucune des puissances neutres de l'Europe n'imagina de se plaindre de ces mesures. Elles y voyaient l'effet direct, le contre-coup naturel d'une agression gratuite, qui fit un mal prodigieux à l'Angleterre. Leurs intérêts d'ailleurs n'y étaient pas sensiblement compromis, et le gouvernement anglais, pour mettre au grand jour combien il était éloigné de l'intention de les blesser, publia, peu de jours après la déclaration du 16 mai, un ordre en date du 21, portant « que Sa Majesté Britannique, toujours animée du désir d'éviter autant que les opérations de la guerre le rendaient possible, tout ce qui pouvait nuire au commerce des États en paix avec l'Angleterre, enjoignait strictement à tous ses vaisseaux, armateurs, etc., de n'arrêter aucun bâtiment qu'ils rencontreraient dans la mer Baltique, » démarche d'une indulgence remarquable, vu que presque tous les ports de la Prusse se trouvaient sur la Baltique, et que l'Angleterre, en assurant la liberté de la navigation dans cette mer, favorisait les neutres à ses propres dépens.Ajoutons à tout cela que la Russie et la Suède étaient, à l'époque de la déclaration de 1806, les alliés intimes de l'Angleterre, et que le Danemark se consolait aisément de la fermeture de l'Elbe et du Wéser par le profit immense qui lui en revint pour ses ports sur les côtes de Holstein et de Sleswic. Les seules victimes de cet état des choses étaient les villes de Hambourg et Brême; mais à qui devaient-elles s'en prendre de leurs souffrances, si ce ne fut au Cabinet de Berlin, instrument du gouvernement français ? Voilà les faits dans toute leur exactitude. Mais ce qui me paraît plus remarquable que tout le reste, c'est que la France elle-même ne songea pas à se plaindre de la déclaration du 16 mai, et n'en a jamais fait mention dans aucune occasion précédente. Il faut se rappeler qu'àl'époque où cette pièce parut, une négociation de paix était entamée avec l'Angleterre. Elle avait été conçue et mise entrain par M. Fox, le seul des ministres à la tête des affaires britanniques, dont le gouvernement français ait toujours parlé avec des égards aussi près de l'attachement que du respect. Ce même ministre, que personne n'a jamais suspecté de projets hostiles contre les neutres, était l'auteur du système de représailles adopté contre la Prusse, et dont la déclaration du 16 mai faisait partie. Mais indépendamment de ce que les principes ou le caractère personnel de M. Fox pouvaient prêter d'appui à cette déclaration, il est évident que, comme les neutres eux-mêmes ne s'en plaignaient pas, le gouvernement français manquait de tout prétexte pour en faire un sujet de doléances. Après la mort de M. Fox et la rupture des négociations de Paris, le nord de l'Allemagne devenant le théâtre d'une nouvelle guerre, le gouvernement anglais eût été amplement autorisé à continuer et à renforcer même le blocus. Au lieu de cela, il y renonça, au moment où cette malheureuse guerre allait éclater, et par une circulaire du 25 septembre, que M. le duc de Bassano a eu grand soin de ne pas citer, fit annoncer « que le blocus des côtes d'Allemagne était levé, et que la navigation entre l'Ems et l'Elbe était aussi libre qu'avant la déclaration du 16 mai. » Le décret de Berlin n'a donc point été provoqué par la déclaration du 16 mai 1806, et n'a rien eu de commun avec cette déclaration. Et lorsqu'on affirme aujourd'hui « que ce fut en 1806 que commença l'exécution de ce système qui tendait à faire fléchir la loi commune des nations devant les ordres du Conseil et les règlements d'Amirauté de Londres, » tout homme dont l'aveuglement n'est pas incurable, doit s'apercevoir que ce n'est là qu'un misérable subterfuge, inventé longtemps après coup, pour faire retomber sur son adversaire la responsabilité d'un attentat odieux, dont tous les sophismes du monde n'absoudront jamais le seul et véritable auteur.

Si le décret de Berlin ne répondait pas à la déclaration de 1806, il est clair qu'il ne répondait à rien. Et en effet on aurait beau fouiller dans les archives des temps passés et présents, on n'en trouverait ni modèle, ni prétexte. Il est sorti de la boîte de Pandore, où le génie du mal l'avait enfanté de ses propres conceptions. Proles sine matre creata !

Tout acte de représailles, que l'honneur, l'intérêt et la loi de sa conservation, pouvaient suggérer au gouvernement anglais, était justifié d'avance par ce décret. La neutralité ne saurait exister qu'autant que les puissances belligérantes s'accordent sur le principe général que leurs droits de guerre sont plus ou moins limités par ceux que les neutres leur opposent. Du moment qu'une des puissances belligérantes met sa volonté absolue à la place de cette règle fondamentale; que, sans consulter ni les traités, ni les intérêts particuliers des neutres, ni ses propres rapports avec eux, elle défend indistinctement tout commerce et toute correspondance avec les possessions et les sujets de la puissance ennemie, déclare de bonne prise chaque vaisseau qui aura contrevenu à cette loi, saisit, partout où son bras peut les atteindre, les marchandises du pays excommunié, quel qu'en soit le possesseur actuel, il ne s'agit plus des formes ou des nuances; les bases de la neutralité sont subverties; ses attributs sont annulés en masse; son existence légale est finie. Si, dans un tel état de choses, la partie adverse respecte encore un droit neutre quelconque, c'est un acte d'indulgence et de générosité; car il serait injuste et même déraisonnable d'exiger qu'elle reconnût à elle seule ce qui n'a de sens, de réalité et de valeur, que dans la supposition d'un principe commun, admis et avoué par toutes les parties intéressées. L'Angleterre était donc, par le fait du décret de Berlin, dispensée de toute obligation stricte de ménager les intérêts des neutres. Son ennemi lui avait hautement annoncé que dorénavant il ne mettrait plus aucune borne à ses hostilités; il les poussait même par anticipation au delà de son pouvoir réel; et privé de toute force maritime, il faisait pressentir le projet cruel de marcher à la destruction de l'Angleterre par la conquête et la ruine successive de tous les peuples du continent, projet dont, depuis le décret de Berlin, l'exécution s'est avancée sans relâche. Et quelle fut la première résolution par laquelle le gouvernement anglais répondit à cette provocation inouïe ? L'ordre du Conseil du 7 janvier 1807, lequel, après avoir exprimé « la répugnance du Roi à suivre l'exemple de l'ennemi, et à procéder à des extrémités nuisibles au commerce des États qui ne prennent pas part à la guerre, » se contente de déclarer « qu'il ne sera permis à aucun vaisseau neutre de faire le commerce entre un port appartenant à l'ennemi ou placé sous le pouvoir de ses armes, et un autre port de la même description. » Par conséquent tout le commerce direct qui se faisait entre les pays neutres et les pays soumis à la France, y compris les colonies de ces pays, restait sur ses anciennes bases ! Cet acte d'une modération extraordinaire ne portait pas trop l'empreinte d'un gouvernement qui, d'après les termes du décret de Berlin, « n'avait d'autre but que de détruire toutes communications entre les peuples, et de ramener les temps de barbarie. » Ce ne fut qu'après la paix de Tilsitt, époque d'un acharnement redoublé et de nouveaux plans gigantesques contre l'Angleterre, que parurent enfin les ordres du Conseil du 11 novembre 1807. Ces ordres portaient, il est vrai, à l'exemple du décret de Berlin, sur des principes d'une interdiction générale de com

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