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causerait infailliblement aux partisans de l'empereur, il aima mieux se charger de l'événement avec Servien.

Dans cette lettre, qui avait été écrite en latin, pour l'Allemagne, et qui portait la date du 20 août 1644, il représentait aux États de l'Empire « qu'après plusieurs années de délais affectés de la part de la maison d'Autriche et de ses partisans, les plénipotentiaires de France s'étaient rendus à Munster pleins de l'espérance d'une paix prochaine; mais qu'ils étaient étonnés de n'y voir encore aucun député, soit des colléges des princes et des États , soit des États particuliers qui les composent. Que c'était, cependant, en faveur de la liberté germanique que la France et la Suède avaient pris les armes, résolues l'une et l'autre de ne les quitter qu'après avoir rétabli tous les États de l'Empire dans leurs droits. Que si les partisans de la maison d'Autriche s'efforçaient de leur persuader que ce n'était qu'un prétexte que les deux couronnes alliées faisaient valoir pour se procurer leurs avantages particuliers, il serait aisé aux princes et aux États d'en juger par eux-mêmes, en se rendant à Munster pour y être témoins de tout ce qui s'y passerait. Qu'aussi bien on ne pouvait espérer une paix générale et durable, à moins qn'elle ne fût concertée avec tous les États de l'Empire; car, ajoutait-il, le droit de la guerre et de la paix n'appartient pas à l'empereur seul, et la France a trop d'intérêt pour sa propre sûreté à maintenir la liberté germanique, pour consentir jamais à la laisser opprimer. Que c'avait été là le principal motif de la guerre, d'autant plus qu'on accusait depuis longtemps la maison d'Autriche d'aspirer à la monarchie de toute l'Europe, dont elle semblait vouloir établir le centre en Allemagne sur les ruines de la liberté germanique. De là tant de droits abolis, de lois violées, de magistrats dépouillés, des électeurs et des princes mis au ban de l'Empire ; qu'encore actuellement, dans la diète de Francfort, l'empereur n'avait d'autre vue que de se rendre maitre des articles de la paix, et que si les États ne s'y opposaient, c'était fait de leur liberté ; mais que le temps était venu, et qu'il se présentait l'occasion la plus favorable de remédier à ces abus en envoyant leurs députés à Munster et à Osnabruck. Que c'était dans cette vue que la France avait obtenu avec tant de peine des sauf-conduits pour tous les États, et que s'ils laissaient échapper des moments si précieux, ils auraient la douleur, lorsque toute l'Europe jouirait de la paix, de voir leur repos dépendre de la volonté souveraine de l'empereur, et même des rois d'Espagne : témoin la paix de Prague, qui, ayant été faite sans leur participation, n'avait été qu'une semence de nouveaux troubles, qu'ils auraient prévenus si on les avait consultés. Qu'enfin, leur honneur et leur intérêt demandaient également leur présence à Munster, parce que, dans une assemblée particulière, ils paraîtraient n'avoir qu'une part fort médiocre au traité, et' qu'ils ne seraient jamais bien informés de ce qui se passerait à Munster et à Osnabruck. Que, d'ailleurs, l'empereur s'y rendrait aisément le maître des délibérations, et que, dans un si grand éloignement, la communication ne pouvant se faire promptement d'un lieu à l'autre, la négociation traînerait en longueur. »

- La lettre était adressée aux princes et aux villes de l'Empire par une autre lettre particulière qui en était comme la préface. Elle était trop vive et établissait des principes trop contraires aux intérêts de la maison d'Autriche, pour ne pas exciter les murmures de tous ses partisans. Le comte de Nassau s'en plaignit aux médiateurs, à Munster, surtout d'une traduction française qu'on en avait faite dans la Gazette de

France, et où, véritablement, l'auteur avait passé les bornes de la modération en traitant l'empereur de tyran. Aussi fut-il désavoué, et même puni par la cour de France. La rumeur fut encore plus grande à Francfort. Les commissaires impériaux en firent publiquement leurs plaintes à la diète, comme d'un outrage fait à la majesté impériale. Ils proposèrent aux députés d'y faire une réponse commune, pour venger l'honneur de l'Empire, que les Français, disaient-ils, attaquaient dans les princes de la maison d'Autriche. Mais les députés s'en excusèrent sur ce qu'ils n'en avaient aucun ordre de leurs maîtres, et, loin d'entrer dans les sentiments des Impériaux, la plupart surent bon gré à la France de ce qu'elle faisait ainsi valoir les droits des princes et des États de l'Empire. Les évêques de Wurzbourg et de Bamberg et l'archevêque de Saltzbourg témoignèrent hautement leur reconnaissance de l'honneur que la France leur faisait, et tous les députés de la diète, excepté un petit nombre que la crainte retenait dans la servitude, se confirmèrent dans la résolution d'obliger l'empereur à consentir qu'ils assistassent à la négociation de Munster et d'Osnabruck. L'empereur, pour se venger des plénipotentiaires français, défendit au comte de Nassau d'avoir aucun commerce avec eux; et, en effet, le comte d'Avaux étant tombé malade, les Impériaux n'envoyèrent pas une seule fois chez lui. Il prétendit, de plus, que les Français avaient rompu la négociation, et qu'ils étaient déchus du droit que leur saufconduit leur donnait pour la sûreté de leur personne; que la lettre était écrite sans ordre de la reine ou des principaux ministres, et qu'elle méritait d'autant

• Comme on le pense bien, le traducteur était autorisé; et son incarcération de quelques jours n'était que la satisfaction d'usage.

moins de créance, que les auteurs qui se disaient plénipotentiaires de France n'avaient pas, en effet, de pleins pouvoirs. L'évêque d'Osnabruck, député du collége électoral, prit l'alarme sur ces faux bruits ; il demanda fort sérieusement aux médiateurs s'il y avait de la sûreté à traiter avec les Français, et si on pouvait faire quelque fond sur leurs promesses. Les médiateurs le rassurèrent, et il promit que tous les princes d'Allemagne enverraient à l'envi leurs députés à Munster. Plusieurs villes impériales répondirent dans les mêmes termes; de sorte que les plénipotentiaires de France eurent tout sujet de s'applaudir de leur lettre, quoique, dans le fond, plusieurs , et de Servien lui-même', en blâmassent quelques expressions trop injurieuses à la maison d'Autriche, surtout dans un commencement de négociation, où il convient d'affecter de part et d'autre plus de modération. Il est vrai que les ambassadeurs de Suède et la landgrave de Hesse avaient écrit de pareilles lettres à la diète ; mais elles étaient plus modérées, ce qui fit que tout le ressentiment de l'empereur retomba sur les seuls Français. Ils essuyèrent une réponse imprimée fort injurieuse, qu'on attribuait à Brun sous un nom supposé. Un Français, qu'on soupçonna être l'abbé de Mourges, qui avait autrefois suivi la reine mère en Flandre, fit une réplique encore bien plus vive que la réponse. Enfin, les Autrichiens, ne vou

* Ce fut réellement la lettre circulaire du comte d'Avaux qui décida le succès des négociations de Westphalie. Cette démarche admirable, dit Mably, débaucha tous les alliés de l'empereur, et la France, avec leur secours, imposa sans peine la loi à la cour de Vienne. · Cependant SERVIEN, au sujet des expressions qu'il blâmait, disait à son collègue : « Comme cet évêque qui aima mieux perdre son évêché que de supprimer son roman, vous avez mieux aimé faire courte fortune aux intérêts du roi que de perdre quelques mots de latin, parce qu'ils avaient trop coûté à trouver. »

lant point céder en injures aux Français, répliquèrent à leur tour d'une manière atroce. Ce fut à cette guerre d'écrits outrageux de part et d'autre qu'aboutit le chagrin des ministres de la maison d'Autriche; vengeance dont le comte d'Avaus s'inquiéta si peu, que, voyant le bon effet que sa lettre avait produit sur l'esprit des princes et États de l'Empire, il conseillà au roi de leur en écrire une seconde en son propre nom, ce qu'il fit en effet quelque temps après(B). Enfin, toutes ces difficultés s'aplanirent, et les ministres assemblés se présentèrent réciproquement leurs pleins pouvoirs'. Mais le rejet de plusieurs, qui étaient défectueux, amena de nouveaux délais.

- Cependant, aussitôt que l'on avait vu réuni le plus grand nombre des plénipotentiaires, on avait espéré que les négociations allaient commencer. Les médiateurs s'étaient empressés de demander aux Français leurs propositions. Les Impériaux et les Espagnols donnèrent celles qui leur étaient prescrites; elles contenaient beaucoup en peu de mots; c'était de prendre pour base le traité de Ratisbonne, conclu en 1630, lorsque Louis XIII, content de ses succès d'Italie, n'avait encore rien enlevé en Allemagne, et, en conséquence, de restituer tout ce qui avait été pris depuis, tant en Allemagne qu'à la maison d'Autriche. Le roi d'Espagne, en réclamant ce qui avait été conquis sur lui, enveloppait sa demande de

· Les pouvoirs des ambassadeurs de France les autorisaient à traiter de la paix, mais non à la signer; ils renfermaient les noms des alliés de la France, la Suède, la Savoie, les États-Généraux et le landgrave de Hesse, de manière que sans eux rien ne pût se faire ; ils étaient signés par le roi mineur seul, sans qu'il fût question de la régente. Le titre de duc de Bourgogne que l'empereur prenait, et celui de commissaires qu'il donnait à ses ministres, choquèrent les Français. Les Suédois exigèrent l'échange des pleins pouvoirs sans l'intervention du Danemark, l'allié de l'empereur.

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